C'était un très chaud dimanche de juin, à Lyon. Nous avions dormi sur un matelas posé au sol dans une chambre très haute de plafond dont les boiseries et moulures rococo formaient, outre le dit-matelas, tout l'ameublement et toute la décoration. Le reste de l'appartement dont les hautes fenêtres donnaient sur la Saône présentait ce même aspect de noblesse désargentée.

Nous sentions encore l'alcool et la température caniculaire de deux heures de l'après-midi nous laissait poisseux d'une sueur aigre que la douche ne parvenait pas à éliminer.
L'estomac entre les molaires, la vésicule biliaire derrière lui, le foie nous exprimant sa rancoeur, nous sortîmes sur les quais puis nous aventurâmes dans la Presqu'île avec l'espoir qu'un repas nous aiderait à nous extirper des derniers restes de nos cuites même si nos papilles boucanées par la fumée des cigarettes étaient incapables de percevoir une quelconque saveur.

Le soleil, d'emblée, fit redoubler notre mal de tête alors que nous constations que, si grande soit la ville, on n'était pas moins dimanche après-midi et que les rues étaient désertes comme seules savent l'être les rues d'une ville bourgeoise de province un dimanche après-midi. La lumière nous blessait les yeux et les ombres formaient des triangles qui nous blessaient la vue.

Trop abrutis pour encore chercher de la fraicheur au ras des murs, ma sudation redoublant comme un bouillon amer dans le chaudron que formait la rue surchauffée, nous nous aventurâmes jusqu'à un "burger" qui exhalait des effluves de friture rance plus répugnantes encore que mon haleine.

Les tempes dans un étau, le coeur accéléré, la nausée persistante, l'estomac mijotant des brouets inavouables, nous trouvâmes place enfin à la terrasse d'un restaurant appartenant à une chaine dédiée à la gastronomie italienne la plus douteuse et là, probablement sous l'effet de mon taux d'alcoolémie (encore considérable), je demandai un Carpaccio à une serveuse mal teinte en blond, grande perche aux cheveux graisseux, dents de jument, regard morne encore avachi par un maquillage tendant franchement à l'ecchymose, et affublée d'un uniforme consistant en un chemisier blanc en tissu synthétique formant peluches, une petite cravate lavallière noire et une jupe de même couleur, courte, et pourvue de quatre larges plis à l'avant. Elle avait des marques douteuses sur les avant-bras.

Arriva le carpaccio : une grande assiette blanche couverte de quelques tranches de viande rouge foncé, très fines, noyées dans une huile d'olive douceâtre qui les avait rendues visqueuses, et décorée de parmesan émietté et de petit morceaux de cèleri. Une sorte de bol plein de tagliatelles portées à un degré de cuisson qui les faisait ressembler à du mastic l'accompagnait.

Au même moment se leva une brise brûlante et moite qui apportait de la Saône des relents de limon.

Comme la serveuse passait derrière moi, ma compagne qui la regardait par dessus mon épaule me dit : " elle n'a pas de culotte ".
Je levai un sourcil incrédule (premier effort musculaire réel depuis le réveil, sur ma face décomposée) pas tant pour la constatation en elle-même que pour sa brusquerie et son incongruité.
Voyant mon expression perplexe, ma compagne précisa : " le vent a soulevé sa jupe et j'ai vu qu'elle n'avait pas de culotte ".
Je jettai un discret regard derrière moi qui ne me permit pas d'apercevoir l'intimité de la donzelle mais du moins un geste nerveux qu'elle avait pour maintenir sa jupe et qui confirmait la révélation.
La pauvre fille étant d'une sensualité plutôt flétrie, autant que ma libido à ce moment malmenée par la gueule de bois, je me désintéressai de ses difficultés et me tournai de nouveau vers mon assiette.

C'est alors que se fit une association d'idée entre cette intimité brusquement révélée par le vent et le contenu de mon assiette tel que décrit plus haut.

Je réussis tout de même à manger les morceaux de céleri (j'avais faim, finalement).

Mais revenons à nos moutons.

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