pour Camille, qui avait aimé cette histoire.

Il m’arrive de lire les journaux. Et quelquefois une nouvelle surnage. Je ne m’en rends pas compte jusqu’à constater quelques jours, voire quelques semaines plus tard, que je l’ai toujours en tête, comme une de ces mélodies imbéciles qu’on entend à la radio et dont on n’arrive plus à se défaire.

Les mères de la place de Mai ont cessé de tourner.

Après des milliers de jours de leur lugubre farandole, elles ont replié leurs pancartes et son rentrées chez elles. "C’est fini", ont-elles expliqué, "le cauchemar est terminé". Elles sont bien généreuses de dire ça parce que si le cauchemar de l’Argentine s’estompe, déjà remplacé par d’autres trop semblables, le leur hélas ne se terminera probablement jamais.

J’ai essayé de m’imaginer la première d’entre elles, trempée dans le désespoir comme l’acier dans l’eau froide, forte de tout ce qu’elle avait perdu. Elle devait avoir un foulard sur la tête et une démarche oscillante de culbuto, à cause de ses varices et de son mal de dos, accumulés pendant toutes ces années à la cuisine, et à porter des bébés dans les bras.
Je l’imagine au matin sur la place de Mai presque déserte, un balayeur peut-être, quelques pigeons, une de ces places immenses, stupides et solennelles où les solitaires sont soudain encore plus seuls. Je la vois (ça ne s’est peut-être pas passé comme ça mais qu’importe) arrivant, le regard vide, les paupières desséchées, et se planter face à la Casa Rosada, le palais des bourreaux en chef, posant une simple question : "où est mon enfant?".

Elle sait bien qu’il est mort, elle se doute bien qu’ils l’ont torturé, même s’il est officiellement "disparu". Au point où elle en est, elle n’espère même plus qu’on le lui rende son gamin, ni même son cadavre ou ce qui pourrait en rester. Simplement elle se plante là et demande : "où est mon enfant?" et tous les cadavres soigneusement escamotés par les tueurs apparaissent soudain autour d’elle, sur les pavés de la place de Mai.

Au début personne ne se méfiait. Il faudrait beaucoup de finesse à un homme armé pour se rendre compte qu’il devrait se méfier des petites vieilles qui n’ont plus de larmes, mais la finesse n’est pas une vertu très répandue chez les hommes armés.

Puis les autres sont arrivées, une par une.
Et elles ont commencé à tourner en cercle, lentement, à la fois écrasées et soutenues par leur douleur. Pendant des jours, des mois et des années, elles ont tourné. Et il en venait encore d'autres.

"Des folles" disaient-ils, "comment peuvent-elles nous réclamer ces gens disparus? Des folles!". Alors les mères au regard atone à qui on disait qu’elles étaient folles répondaient simplement "oui". Et prenant à témoin... mais restait-il seulement quelqu’un? elles proclamaient : "nous sommes les folles de la place de Mai". Puis elles recommencaient à tourner en psalmodiant leur litanie d’épouvante : "où est mon enfant?".

Je me suis toujours demandé ce qui empêchait Videla et sa clique de les balayer à la mitrailleuse, ces petites vieilles hébétées : au point d’abjection où ils étaient parvenus, quel étrange scrupule les aura donc retenu? Et l’on ne m’empêchera pas de penser qu’il y a là une manière de miracle, comme cette protection divine qui selon les orientaux protège les fous et les saints qui se font passer pour tels (c’est là le sens propre du mot arabe "mabûl" que l’argot français a conservé comme synonyme de "fou").

Peut-être aussi ont-elles eu la chance de ne rentrer dans aucune des catégories définies dans les protocoles du meurtre de masse : les tortionnaires, après tout, ne sont que rarement des sadiques mais plutôt des fonctionnaires consciencieux qui appliquent des directives. Trotskyste : balle dans la nuque (file de gauche). Guevariste : arrachage des dents et éjection du haut d’un hélicoptère dans le Río de la Plata (voici votre ordre de mission, vous oubliez les coupons de carburant pour l’hélicoptère). Théologien de la libération : fosse commune et chaux vive (signez le bordereau de fourniture de chaux vive, s’il vous plait). Petite mère momifiée par la douleur qui n’a plus rien à perdre : pas d’instructions, à placer dans le dossier "en attente".

Il y a quelques semaines, j’ai lu dans la presse qu’elles ont fini de tourner. Elles sont rentrées chez elles enfin. Le meurtre et le mensonge ont trouvé d’autres proies, dans d’autres pays. Ils reviendront peut-être. Sans doute. Pas moyen de s'en débarasser.

Où tournent-elles, maintenant, les mères sans larmes?

Que sont devenus les fous qui proclamaient la vérité à ceux qui ne savaient plus l’entendre?

Mais revenons à nos moutons.

NB. Ce texte fut initialement publié  sur ce blog avant de l'être à nouveau ici après quelques modifications mineures.


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