Au début de l’année 2006 une expédition scientifique a pu explorer une région de Nouvelle-Guinée où l’homme, semble-t-il n’avait jamais vécu ni même pénétré.

« C’est presque le Jardin d’Eden sur terre. » C’est en ces termes que Bruce Beehler, vice président du Melanesia Center for Biodiversity Conservation et responsable de l’expédition, exprimait son enthousiasme.
Du moins c’est ce que nous apprend cette page.

De fait, le terme Eden est revenu dans les récits de l’expédition avec une surprenante constance. D’autant plus surprenante que comparer une région à l’Eden parce que l’homme n’y a jamais pénétré est un non-sens : Dieu, en effet, est supposé avoir créé l’homme, puis le jardin d’Eden, avant d’y placer l’homme «pour le cultiver et le garder» (Genèse II 6-15).

Il n’y a donc jamais eu d’Eden sans homme sauf à supposer un intervalle de temps entre l’achèvement du jardin et l’arrivée d’Adam, ce qui relèverait d'une herméneutique fort acrobatique que je préfère laisser aux rabbins les plus chevronnés, et n’enlève rien au fait que le jardin a été créé afin d'y mettre l’homme. J'ai quelque difficulté, en effet, à imaginer Dieu créant l'Eden par pur caprice avant de songer : "et si j'y mettais Adam?". Ou alors comme nain de jardin,  pour décorer. Mais si Adam fut créé à l'image de Dieu, devra-t-on alors considérer les nains de jardins comme une représentation du créateur? Un symbole qui se serait perpétué sur la pelouse depuis le fond des âges? Les parterres d'azalées seraient donc en réalité des offrandes? Le faux puits fabriqué avec de vieux pneus représente-t-il l'entrée des enfers?  Quid du tuyau d'arrosage? Cette hypothèse me parait bien hétérodoxe, pour  ne pas dire carrément hérétique.

Mais revenons à nos moutons et aux comparaisons absurdes du sieur Beehler : on peut faire la part d'une éventuelle ignorance de la Genèse. Ou du fait qu’il ait pu se sentir dans ces forêts jamais explorées comme Adam pénétrant dans l’Eden (il ne doute de rien !). On peut aussi faire la part de la non moins grande ignorance des journalistes et de leur propension à répéter des termes écrits par d’autres journalistes en ne les connaissant que très approximativement.

Il n’empêche que je trouve assez significatif ce retournement qui consiste à associer l’idée de paradis à l’absence de l’homme parce qu’implicitement cela suppose que l’homme n’a pas sa place au paradis, ce qui une fois de plus est absurde puisque c'est pour lui qu'il fut créé.

Et j’en viens à me demander si cette absurdité n’est pas révélatrice des rapports actuels entre l’homme et la Création (appelez-ça « la Planète » si vous êtes athés) : des rapports dans lesquels l’homme se voit lui-même comme un parasite qui détruit peu à peu la nature au lieu d’assumer sa mission de «cultiver le jardin», et ne peut éviter un sentiment de sourde culpabilité pour avoir failli (et pas qu’un peu!) dans cette mission.
Sentiment qui, effectivement, expliquerait qu’il puisse croire qu’il n’a plus sa place au paradis.

Lors du tsunami de décembre 2005, une de mes connaissances qui n’est versée ni dans l’écologie, ni dans l’exégèse biblique, ni ne pratique (à ma connaissance) un quelconque culte tellurique, résumait ainsi son impression : « la terre nous vomit ».

Je ne sais pas si elle a raison mais le simple fait que cette idée puisse être dans l’air est en soi inquiétant.

Mais revenons à nos nains de jardin.

nain_de_jardin