Je déteste les sonneries personnalisées de portable.

Je ne vais pas écrire ici sur l’usage névrotique qui peut être fait du portable. Après tout on peut faire un usage névrotique d’à peu près n’importe quoi : l’étude des langues finno-ougriennes, le volontariat humanitaire (surtout lui !), les robots de cuisine, enfin… Et puis tout bien considéré je les trouve fort pratiques, ces petits appareils. Surtout quand je repense à ces longues quêtes d’une cabine à pièces pas défoncée (après avoir douloureusement constaté qu’on n’avait « pas de carte »), sortant par une nuit d’hiver glaciale d’une fête organisée dans une lointaine et improbable banlieue résidentielle qui ignore la station de taxis.

Non, ce que je déteste c’est d’entendre l’adagio d’Albinoni, passé au laminoir auditif d’un bip-bip aigrelet, émergeant soudain d’un sac à main posé sur une chaise dans un restaurant, ou le jingle de Dark Vador d'une botte de poireaux dans le cabas de la cliente qui fait la queue devant moi chez le boucher, enfin de tout endroit où son propriétaire aura jugé bon de poser cette prothèse affective blue-tooth.
D’autant que la mélodie est presque toujours incongrue, voire obscène : j’ai un souvenir de salle d’attente d’hôpital, au service des urgences, où règnait un silence accablé et lourd d’inquiétude, rompu soudain par les premières mesures de « Que viva España »!

Le pire c’est qu’à chaque fois que j’entends la «Chevauchée des Walkyries» sortant d’un de ces appareils, je me rappelle le témoignage d’un des secouristes intervenus sur le lieu des attentats de Madrid, le 11 mars 2004 : «les portables des morts n’arrêtaient pas de sonner».
Cette phrase m’avait coupé le souffle.
D’abord à penser aux milliers de personnes, l’estomac et la gorge tordus par l’angoisse, qui s’agrippaient au téléphone après avoir entendu la nouvelle des explosions à la radio, n’obtenant pour certaines d’entre elles que «… de momento no puedo contestar, deje su mensaje después de la señal…».
Mais surtout d’imaginer, autour d’un train de banlieue aux wagons éventrés (sur les photos ils ressemblaient à une boite de conserve rageusement ouverte au canif par un affamé dépourvu d’ouvre-boite) ces espèces de sacs poubelles en plastique noir pourvus d’une fermeture-éclair où l’on met les cadavres après les grandes catastrophes (tristes linceuls!), alignés sur le ballast sanglant ou traîneraient des fragments de chairs, quelques vertèbres, une oreille encore pourvue d’une boucle… et enfin, formant la bande-son du tumulte, des sonneries incessantes de portables.

Les secouristes (qui ont l’air de nains de Blanche-Neige, je trouve, avec leurs gilets jaunes à bandes réfléchissantes, leurs gants de latex et leurs masques de chirurgien comme une barbe blanche), devaient transporter sans relâche des restes humains … en musique… Un corps au visage réduit en bouillie dont le portable entonne «Brazil», un tronc projeté au sommet d’un pylone qui vocifère «and it’s to you, Mrs Robinson»…

Quelque amateur d’humour noir avait-il programmé la «Marche Funèbre» de Chopin sur son Motorola dernier modèle?
Un cinéaste suffisament pervers, un hybride de Tod Browning et John Waters, l’aurait rendu  plus grinçant, plus macabre encore : le corps au visage déchiqueté aurait entonné « Besame mucho », celui projeté par l’explosion au sommet d’un pylone aurait chanté du Charles Trenet («y a d’la joie – dans le ciel par-dessus les toits…», et du sac porté par sept secouristes serait soudain sorti : «Heigh-ho, heigh-ho - on rentre du boulot!»

Mais la scène, qu’aucun cinéaste parmi les plus tordus n’aurait jamais osé imaginer, se déroule un peu plus tard.

La mairie de Madrid, devant l’ampleur du massacre, s’etait vue obligée d’improviser une morgue dans un pavillon du Parc des Expositions, à mi-chemin entre le lieu de l’attentat et l’aéroport. (Pour ajouter une note d’espoir et d’humanité à cette chronique je préciserai que ce jour-là les chauffeurs de taxi de la ville avaient eu l’élégance de s’entendre pour y emmener gratuitement ceux qui allaient y chercher confirmation de leurs pires soupçons.)

Un Parc des Expositions à côté d’un aéroport, ça ressemble exactement à un autre Parc des Expositions à côté d’un autre aéroport : il y a des hôtels si impersonnels que leurs tentatives d’être accueillants en deviennent effrayantes, des parkings à perte de vue parsemés de panneaux dont la couleur criarde indique le secteur où vous laissez votre voiture, une entrée monumentale avec de grandes plantes vertes devant lesquelles se placent en général de jeunes hôtesses en tailleur strict qui distribuent le programme avec un sourire figé, un plafond parsemé de pictogrammes indiquant les toilettes, le point info, le point accueil, le point rencontre, le point wi-fi, la cafeteria… et enfin une nouvelle porte donnant accès à un hall gigantesque.
Il devait donc y avoir, comme toujours dans ces endroits, des poutres métalliques soutenant une verrière à douze mètres du sol. Peut-être des éléments du dernier salon s’étaient-ils trouvés là abandonnés : panneaux de mélaminé blanc, un présentoir de dépliants touristiques, allez savoir, et des trappes d’accès à toutes les connections possibles sur le sol couvert de moquette rase de deux couleurs : les circulations en bleu marine, l’emplacement des stands en gris.
Et noirs les plastiques qui couvraient les corps des quelques deux cents victimes que je suppose méticuleusement alignés en travées.

Et pendant qu’à l’entrée les volontaires de la croix-rouge tentaient de calmer les crises d’hystérie et les hurlements de douleur, les sonneries des portables, amplifiées par la résonance de cette nef atroce, montaient de l’étendue de plastique noir qui devait ressembler à la surface figée des abysses : l’ouverture de «Carmen», «Smoke on the water», l’hymne du Real Madrid, «The girl from Ipanema», «Yesterday»,  la «Marche turque», «Stranger in the night», «La bamba», «Highway to hell»… 
Cacophonie d’horreur… derniers cris des engloutis…

Mais revenons à nos moutons.

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