coltrane_extase_2

Pour Rita qui demandait des raisons d'espérer :
en voici au moins une.

Une fois encore, sans prévenir, John Coltrane est ravi au ciel en extase.

Il n’y a plus de saxophone ténor à ses lèvres, mais un arbre de vie : dans ses branches les anges du ciel cueillent des fruits et les lui tendent.
Frère Coltrane s’est démesurément allongé, son corps et ses notes se contorsionnent selon la spirale qui l’entraîne vers le haut et celle par laquelle la beauté redescend vers ses frères. La chapelle en est presque emplie.

Ça l’a pris d’un coup, alors qu’ils étaient réunis, pendant que les cors anglais, les saxophones et le tuba de ses compagnons entonnaient "Greensleeves", une bluette de la renaissance anglaise, un madrigal sentimental.

Alas, my love, you do me wrong,
To cast me off discourteously.
For I have loved you well and long,
Delighting in your company.

Une belle communauté, en vérité : frère Dolphy, frère Hubbard sont emplis de sainteté eux aussi. Mais c’est frère Coltrane qui a brusquement décollé, juste après avoir exposé le thème. Les autres tentent de le suivre comme ils peuvent mais ils savent déjà qu’ils ne pourront pas.

Greensleeves was all my joy
Greensleeves was my delight,
Greensleeves was my heart of gold,
And who but my lady greensleeves.

Des traits d’une lumière insoutenable foudroient frère Coltrane et ressortent par ses stigmates en paquets de notes qui ne paraissent dissonants qu’à ceux qui ne perçoivent pas que le monde entier s’y concentre.
De "Greensleeves" il ne reste rien ou presque : la ritournelle a disparu en éclats brûlants, désintégrée par sa propre vérité, la vérité que seul frère Coltrane a su voir et sortir de son puits de mièvrerie. Clairvoyance surnaturelle.
Un dernier éclair, un dernier do, presqu’un contre-ut qui aurait pu ravir Coltrane au ciel, comme le prophète Élie son char de feu. Mais non, il préfère rester parmi nous. Il redescend, même. La lévitation s’interrompt brusquement et il retombe harmoniquement au sol, dans les graves vibrants de chaleur. À la batterie, frère Elvin Jones donne le signal : frère Mc Coy Tyner va recueillir frère Coltrane dans ses arpèges. La voix douce de son piano masse le corps endolori de son maître. Elle lui répète aussi tout ce qui est sorti de sa bouche : frère Coltrane est épuisé, il ne se souvient de rien. C’est douloureux, l’extase. Mais frère Mc Coy sait apaiser les douleurs de frère Coltrane. Il était là, juste derrière, ébloui, transporté de joie lui aussi, il n’en a rien perdu.

Your vows you've broken, like my heart,
Oh, why did you so enrapture me?
Now I remain in a world apart
But my heart remains in captivity.

Tout se calme, à présent. Une grande paix les envahit. À la contrebasse, frère Reggie Workman avec son humilité et son intelligence de contrebassiste, n’a cessé de s’occuper de tout. La chapelle est nettoyée : le repas attend au réfectoire.

Greensleeves was all my joy
Greensleeves was my delight,
Greensleeves was my heart of gold,
And who but my lady greensleeves.

Et puis ça le reprend. Une nouvelle fois, une lumière indicible sort de sa bouche. Il remonte dans les airs, les anges avaient oublié de lui dire quelque chose, sûrement.
Nouvelle crise de glossolalie : les assistants sont renversés sur le sol par des vagues de joie. Une nouvelle explosion dans les aigus. Cette fois-ci même frère Mc Coy et frère Workman sont projetés. Le souffle coupé, entraînés dans l’extase de frère Coltrane, ils parviennent sans transition à des sommets si inaccessibles qu'on y peut à peine respirer. Trop haut, trop froid, trop lumineux. Tout n’est plus que cristal. Les âmes expulsées du corps se sont dissoutes dans un dernier aigu, elles se recomposeront en descendant, le saxophone de frère Coltrane saura les ramener sur terre sans les briser, dans une émanation de beauté hurlante, là, tout doucement cependant, secouées mais entières (plus que jamais peut-être).

I have been ready at your hand,
To grant whatever you would crave,
I have both wagered life and land,
Your love and good-will for to have.

Frère Elvin Jones, imperturbable, prêchant sa caisse-claire, exaltant ses cymbales, sermonnant sa grosse caisse, continue lui de diriger tout ça.
Diriger, oui. Remettez le morceau au début et concentrez-vous sur la batterie.
Elle a l’air de jouer autre chose depuis le début, la batterie. Frère Elvin donne toujours l’impression de s’être trompé de morceau.
Pendant que frère Coltrane est en extase, frère Elvin, un sourire lumineux sur les lèvres, le regard absent, tient la communauté dans sa douce main de fer. Il n’observe même pas son compagnon qui lévite : il sait déjà où il est et où il va. Il sait déjà tout, frère Elvin. Ses baguettes magiques connaissent les routes que dévale frère Coltrane, et les ponts, les collines et les sept cieux même. Il a déjà tout ça avec lui, les étoiles dans ses cymbales, le vent dans ses balais de caisse-claire, les montagnes dans sa grosse caisse.
Frère Elvin se confond avec les cieux que parcourt frère Coltrane en extase.
Où que parvienne frère Coltrane dans son ascension céleste, frère Elvin l’y attend déjà. Frère Elvin n’a plus besoin de parcourir les cieux. Frère Elvin ne parcourt plus rien. Frère Elvin n’est plus en mouvement.

Voilà, c'est fini. Reprenez-vous. Respirez. Ça vous a fait mal ? C’est normal. On ne s’approche pas impunément d’une telle lumière.
On va le remettre quand même. 9’57. Vous devriez pouvoir tenir.

Allez, on reprend. On reviendra plus tard à nos moutons.

NB. Ce texte fut initialement publié  sur ce blog.


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