Près de chez moi se trouve un couvent de carmélites curieusement implanté au milieu d’un quartier commerçant à l’activité frénétique : ça n’est pas là qu’on s’attendrait à trouver des nonnes vouées à la contemplation.
La façade est en brique, d’un style anodin des années 30 et n’était la sonnette au côté d’une discrète porte de bois sombre qui indique sobrement “couvent”, rien ne laisserait soupçonner de l’extérieur la présence d’une communauté monastique. Peut-être les grandes villes sont-elles à nos temps ce que les déserts d’Égypte furent aux premiers anachorètes.

Sans que je sache si cela était prévu dès le départ ou si les circonstances l’imposèrent par la suite, les nonnes ont loué le rez-de-chaussée du bâtiment comme locaux commerciaux. L’entrée du couvent se trouve donc coincée entre une agence bancaire et un magasin de farces, attrapes, déguisements et cotillons.
On voit parfois les nonnes sortir faire des achats. Par deux toujours, comme des gens d'armes, une vieille ratatinée et une plus jeune, en général de type tamoul (il y a crise des vocations en Occident, on est obligé d’importer des religieuses : même les travailleurs de l’âme sont immigrés). Elles portent des habits amples, ternes et lourds, qui dissimulent complètement leur corps et leur donne un aspect cylindrique. Quand le vent fait voler leur voile noir, elles ont l’air de moulins à vent aux ailes en mouvement. Pour peu qu’on ait l’occasion de les voir travailler dans un champ de tulipes, l’illusion doit être parfaite.
Le plus curieux est de les voir passer devant la vitrine du magasin de farces et attrapes parce qu’alors on ne sait plus si elles sont elle-même ou déguisées en elles-mêmes. Pour peu que la scène ait lieu à l’approche d’Halloween, le spectacle de deux carmélites trottinant devant une vitrine remplie de masques de Freddy Kruger, faux yeux arrachés, haches de plastique au tranchant maculé de peinture rouge et cicatrices sanguinolentes de silicones à coller sur la joue, a de quoi laisser pour le moins perplexe.

J’ai vu aussi, quelques rues plus loin, un jour gris de septembre, dans une petite voiture bleue garée en double-file, comment une autre nonne, clarisse celle-ci mais également tamoule, contemplait avec un sourire d’enfant qui déballe ses cadeaux de noël un de ces petit chiens de plastique qui hochent la tête à l’arrière de la voiture, quoique dans ce cas précis placé à l’avant. Son visage encadré d’un austère voile noir avait une expression enchantée et ravie.

Des clarisses, j’en ai vu d’autres, dans leur couvent, il y a plusieurs années, enchantées et ravies de même. C’était après la naissance de mon premier fils et sa grand-mère, gonflée de fierté, avait souhaitée le présenter à certaines d’entre elles avec qui elle était en contact, je ne sais plus pour quelle raison. Nous partîmes donc, l’enfant dans son berceau, jusqu’à un bâtiment anodin sis dans une petite rue déserte, bordée de maisons basses dont les façades parcourues d’entrelacs de cables électriques et téléphoniques, perdaient par plaques leur crépi. La chaussée dépourvue de trottoirs et défoncée était séparée dans la longueur en ombre et lumière par le soleil implacable de cet après-midi d'été.
On nous fit entrer dans un vestibule sombre qui sentait l’eau de javel et de là au parloir, une pièce étroite divisée en deux par une claustra, un grillage de bois. On nous fit asseoir sur des chaises de pailles vernie et l’on nous apporta sur un plateau de cuivre ouvragé des verres à pied, une carafe de málaga et une assiette de biscuits. Cette courtoisie surannée de vieille tante célibataire d'avant-guerre nous renvoya soudain hors du siècle.
Par une porte située au fond, dans l’ombre, de l’autre côté de la claustra, entrèrent alors six soeurs dont trois novices, toutes tamoules, sous la conduite d’une plus vieille, europénne et moustachue, qui s’assirent et commencèrent à faire des gestes de la main et des sourires à l’enfant.
Elles me faisaient l’effet de quelques animaux savants et de leur dompteur entrant dans la cage dressée au centre de la piste. Je suppose que vus de l’autre côté nous devions provoquer cette émotion attendrie des visiteurs du zoo devant la cage où les parents orang-outang prennent soin de leur nouveau-né. Je terminai le verre de málaga et pris un biscuit en attendant la fin de cette curieuse présentation au Temple.

C’est un autre type de sourire que j’ai vu, dans la même ville, chez le plus vieux de douze moines qui peuplaient, comme des apparitions suaves dans le silence que leur imposait la règle de l’ordre, un immense monastère ancien. Il était portier et passait ses journées à arpenter dans la longueur une pièce austère, ample et obscure, qui donnait sur le petit cloître que l’on devait traverser pour accéder au monastère proprement dit. En silence, les clés dans une main et le chapelet dans l’autre. Seul le mouvement de ses lèvres indiquait qu’il priait. Quand on frappait à la porte il était chargé d’aller ouvrir. Il était petit, maigre et pâle. Ses cheveux étaient blancs. Il donnait l’impression d’avoir été littéralement distillé par la vie monastique : il n’avait plus ni forme, ni couleur, ni éclat, semblait ne plus peser.
Quand il vous ouvrait la porte son visage s’illuminait d’un sourire doux mais ses yeux ne se fixaient pas sur vous. Je compris par la suite que ses yeux ne se fixaient plus sur rien.

Je me souviens qu’il y avait, au centre du cloître principal, un if immense et fusiforme qu’envahissaient tous les soirs des centaines d’oiseaux qui piaillaient à qui mieux mieux jusqu’à ce que le soleil disparût à l’horizon. Il se faisait alors un silence absolu.

Mais revenons à nos moutons.


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