Il se trouve sur la place de la gare. Dans un petit bourg tranquille du nord où les maisons sont gaies, soignées, et les habitants accueillants. Alentour s'étendent des plaines couvertes de vergers et de cultures potagères. Potagères, le mot est faible : il s’agit bien plutôt de production intensive.
La place de la gare est toute petite : les maisons qui la bordent forment une semi-circonférence, la petite gare coquette et ses voies tracent le diamètre qui la ferme. Deux rues en rayonnent. De l’autre côté des rails il y a des champs, puis plus loin la coopérative agricole : une gigantesque usine métallique au milieu des vergers et des champs, pourvues de hautes cheminées et entourées de clôtures de sécurité en barbelé tendu entre des poteaux de ciment dont l’extrémité supérieure s’incline vers l’extérieur pour empêcher qu’on n’escalade. En observant plus soigneusement encore on se rend compte des allées et venues constantes des camions chargés de pommes, pêches, melons que sais-je... il y en avait des dizaines.

Parmi les maisons de la place se trouvait l’hôtel où nous avions dormi. Je m’étais levé au matin et j’étais descendu au bar prendre un café. C’était l’heure où le gris de l’horizon indique que la journée sera d’une chaleur harassante. Le bar donnait sur la place. Le serveur encore seul alignait sur le comptoir des soucoupes dans lesquelles il disposait un sachet de sucre et une petite cuillère. Il posa ma tasse dans l’une d’elle. Je m’assis devant la baie vitrée comme un objet en vitrine. Mais les objets à la vente, dans ce village, s’exposaient en plein air.
Je remarquai des groupes d’Africains sur la place : cinq ou six, une vingtaine de jeunes hommes en tout, assis sur le trottoir, debout, adossés à un réverbère, ou déambulant. Ils guettait les rues qui convergeaient vers la place à laquelle ils donnaient un air de bois de Boulogne...

Arriva une première voiture, d’une marque onéreuse, qui s’arrêta devant un groupe. Trois des africains y montèrent rapidement, déjà connus du conducteur manifestement. La voiture repartit, franchit le passage à niveau et disparut dans la campagne. Je suppose qu’on allait les y abandonner jusqu’au soir à moins que la coopérative ne passât dans la journée chercher de quoi alimenter ses chaines d’emballage.
D’autres suivirent et c’était un curieux contraste que de voir ces gueux couverts de loques estampillées de logos et symboles sportifs qui s’engouffraient dans des limousines de grand luxe.
Des palabres parfois précédaient l’embarquement : on devait se mettre d’accord sur un prix, ou présenter au conducteur un nouveau venu dans le groupe, un cousin récemment arrivé.
Ça se passa très rapidement : un show où tous les figurants savaient parfaitement ce qu’ils avaient à faire. En dix minutes c’était fini.

Outre leurs vêtements fatigués j’observais leurs regards avant qu’ils ne disparussent dans les voitures. Espérais-je y capter les reflets de leur exode misérable? La traversée des déserts et des océans? Les voyages blottis sur les essieus des camions qui prennent le ferry à Tanger? la fuite dans les dunes andalouses? les wagons de marchandises jusque vers le nord? Ou encore des souvenirs de savanes, de villages abandonnés, de familles dans l'attente? Mais non. Rien de tout cela : le vide.

Puis plus rien : la place était déserte, la dernière voiture avait disparu, le soleil était plus haut dans le ciel, il commençait déjà à faire chaud. J’entendis les premiers vrombissement des rideaux de fer qui se levaient dans une rue adjacente. Je demandai la note et partis charger la voiture. Nous poursuivions la route de nos vacances. Chacun ses migrations.

J’ai encore raté la sortie de l’autoroute. J’ai pris la 27, direction N4 et Santa Perpetua de Mogoda. Il fallait prendre la suivante. Ou celle d’après. Je ne me souviens pas.

Mais revenons à nos moutons

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