pascal

J’ai eu récemment l’occasion, par les hasards tortueux de rangements domestiques qui firent réapparaitre cet ouvrage oublié dans les rayonnages les plus lointains de ma bibliothèque, de me replonger dans Pascal, ce monstre imposant d’austérité janséniste et de rigueur stylistique, que nos professeurs de philosophie nous présentaient comme un grand philosophe tragique dans sa description de la condition humaine voire, pour les plus illuminés d’entre eux, comme un théologien (mais ces malheureux qui inculquent pèle-mèle Saint-Thomas d’Aquin, Freud, Bergson ou Marx ne sont plus à une confusion près).
Au fil des jours, lisant de façon décousue mais en fin de compte assez exhaustive, je me suis donc aventuré dans un labyrinthe où résonnaient des échos lointains de citations serinées dans les salles de classe, et j’ai fini dans un gouffre de perplexité tant il m’est apparu incompréhensible que ce galimatias pût passer pour de la pensée et même de la pensée religieuse si tant est que cette expression ait un sens.

D’emblée cette prétention de vouloir composer une “apologie pour la vérité de la religion chrétienne” —puisque les notes éparses qui forment les “Pensées” étaient sensées préparer ce projet— me parait suspecte : je soupçonne de plus en plus, en effet, que quand un croyant éprouve le besoin de “démontrer” le bien-fondé de sa foi c’est qu’il l’a déjà perdue sans oser se l’avouer. Mais c’est une impression qui n’engage que moi.

J’ai retrouvé, disais-je, ces citations qui accompagnent le personnage et son oeuvre : “misère de l’homme sans Dieu”, “l’homme est un roseau pensant”, ou encore “le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie”.
Cette dernière est d’entrée une perle : outre le fait qu’on aurait presque envie de lui dire de ne pas s’effrayer pour si peu, on trouve curieux qu’un aussi brillant logicien puisse écrire les “espaces infinis” au pluriel parce qu’enfin s’il y en a plusieurs il faut qu’ils aient une limite qui les distingue les uns des autres, sinon ce serait un seul et même espace. Et s’ils ont une limite ils ne sont pas infinis. Le mot infini est d’ailleurs utilisé tout au long de l’ouvrage à tort et à travers. Quant au silence, s’il est propre à un espace, il sera plus probablement perpétuel qu’éternel. Il semble donc que les confusions aujourd’hui généralisées entre éternel et perpétuel d’une part, infini et indéfini d’autre part, existait déjà au 17ème siècle.
Quant à déclamer “l’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant”, on me permettra d’objecter que d’être pensant fait précisément qu’il est loin d’être faible à moins de compter la pensée au nombre des faiblesses mais alors pourquoi s’être consacré à cette activité avec tant d’ardeur?

Tout au long de l’ouvrage, Pascal prétend démontrer par la raison sans paraitre se soucier un instant que si le discours religieux doit, comme tous les discours, s’appuyer sur la logique, il y a à sa base un noyau parfaitement irrationnel, une conviction intime que l’on appelle la Foi et qu’aucune raison si rigoureuse soit-elle ne saurait confirmer ni infirmer. Il apparait donc que Pascal fait fi de précurseurs pourtant considérables tels que Saint Augustin qui affirmait croire parce que c’était absurde, ce qui parait opportun car enfin si l’on admet comme les existentialistes que le monde est absurde, la réponse aux questions qu’il nous pose sera d’autant plus convaincante qu’elle l’est également. Et une fois de plus la raison ne sert que de guide dans les développements ultérieurs d’une vérité admise comme telle (1), cette admission étant considérée par les croyants comme une grâce divine (2). La raison n’a là qu’un rôle subalterne. Indispensable, certe, mais subalterne.

La première partie s’intitule “Misère de l’homme sans Dieu” et elle prétend nous la démontrer ou à tout le moins nous l’exposer comme si, par un effet d’épouvantail, les athées horrifiés par le tableau allaient se précipiter au confessionnal... Seulement voilà, le monde est rempli d’athées heureux et parfaitement bien dans leur peau, qui se dirigent sereinement vers la mort en jouissant benoitement des plaisirs terrestres. Pascal a beau dire que “nos plaisirs sont vanité et nos maux infinis” (encore ce mot!), si ce monde est vanité il faut bien que nos maux qui en font partie le soient également. Et si la condition humaine est finie, on voit mal comment les maux qui lui sont inhérents seraient infinis.
Enfin le procédé est quelque peu grossier qui consiste à convaincre les gens qu’ils sont malheureux avant de sortir de sa manche les consolations de la Foi, laquelle n’est du reste consolante qu’en vertu des tendances sentimentales de chacun : où est donc passé la raison dans tout cela?

Mais j’en viens au morceau de bravoure, le pari, ce fameux pari pascalien qui fait se pâmer les professeurs de philosophie de classes de terminale, que l’on me permettra de résumer abruptement de la façon suivante : “je n’ai pas de preuves que Dieu existe...” (mais alors en quoi peut donc consister une apologie pour la vérité de la foi chrétienne?) “... mais je n’en ai pas non plus de sa non-existence. Je préfère donc croire parce que j’en tire plus de bénéfice”.
En d’autres termes, pour Pascal la foi est une espèce d’assurance-mort comme il y a des assurances-vie. Allons à l’église le dimanche au cas où l’enfer existerait, ce sera plus sûr. En vérité je trouve consternant qu’on prétende défendre la foi chrétienne avec des arguments qui ressemblent à des boniments de courtier en assurance et cette prudence de petit boutiquier qui prend des bons sur l’au-delà me parait détestable. Sans compter que suggérer de croire en Dieu parce qu’on n’a rien à y perdre n’est jamais qu’une forme active d’agnosticisme qui est bien après tout ce qu’on peut espérer de mieux quand on compte trop sur la raison pour démontrer des choses irrationnelles, mais qui laisse un goût de bâclé quand le projet initial était de démontrer la vérité de la foi chrétienne.

Suivent à l’appui de la religion de grandes tirades fort sentimentales (pour quelqu’un qui prétendait utiliser la raison c’est gagné!) selon lesquelles celle-ci doit être tenue pour authentique parce qu’elle nous transporte (on a déjà vu qu’elle nous consolait). Là encore il faut bien reconnaitre qu’elle ne transporte ni ne console tout le monde (à moins que l’argument définitif ne soit qu’elle transporte Blaise Pascal mais c’est là une référence curieusement arbitraire) et quand bien même ce serait le cas devrais-je considérer comme vrai tout ce qui transporte les foules, qu’il s’agisse d’un mundial de football ou d’un concert de Rock? Jesus-Christ Superstar au Madison Square Garden? Non, vraiment l’argument est faible.

Mais il y en a d’autres du même tonneau.

La véracité de la religion chrétienne serait confirmée par les prophéties qui l’annoncent. Mais les prophéties, ce serait trop simple, s’interprètent un peu comme on veut et Pascal n’a pas l’air de noter que les juifs, qu’il admire par ailleurs, s’ils ont admis pour vraies les prophéties sur lesquelles il s’appuie, n’en ont pas conclu pour autant que le christianisme les avait accomplies.

Autre confirmation : les martyrs. Cet argument est intéressant parce qu’il a pris ces dernières années autour de nous, le sentimentalisme général aidant, une grande importance. Il est d’usage en effet, pour donner du poid aux idées que l’on souhaite imposer, d’évoquer tout ceux qui seraient morts pour elles. Plus vous aurez de morts, plus l’idée semblera juste ou du moins pourrez-vous faire passer toute critique de vos élucubrations pour un atroce manque de compassion envers ces malheureuse victimes, bien propre des monstres que ne peuvent qu’être vos contradicteurs car dans le cas contraire il ne vous contrediraient pas puisque c’est vous qui avez raison. Bref, c’est imparable.
En fait il faudrait rappeler aux admirateurs de Pascal et adeptes de ces argumentations nécrophiles que quelle que soit la quantité de SS morts sur le front russe pendant la deuxième guerre mondiale (et beaucoup d’entre eux étaient sûrement convaincus de souffrir et se sacrifier pour le salut du monde, ou du moins l’idée qu’ils s’en faisaient), le nazisme reste une abomination. Et aussi qu’il est très facile de faire des martyrs : point n’est besoin d’avoir raison, il suffit de savoir en convaincre des caractères suffisament exaltés pour aller se faire trouer la peau, l’actualité nous le démontre jusqu’à la nausée. Mais enfin sur ce point précis, je veux bien admettre qu’à l’époque de Pascal les parodies martyrologiques qui abondent depuis le 20ème siècle étaient encore suffisament inimaginables pour que l’argument ait de quoi frapper à défaut de convaincre. Il n’empêche que, de nos jours moins que jamais, on ne saurait mesurer la valeur d’une doctrine à l’aune de la quantité de ceux qui sont morts pour elle, et la valeur du martyr (au sens chrétien du terme) devra être cherchée ailleurs.

Enfin puisque l’actualité, toujours elle, a remis certain débat sur le tapis, je ne peux m’empêcher d’évoquer les propos de Pascal sur l’Islam, en particulier cet argument que le malheureux croyait sûrement définitif : Mahomet n’a pas fait de miracles.
En premier lieu j’aurais tendance à dire que l’expansion fulgurante de l’Islam après la mort du prophète est en soi un miracle, la seule force armée l’expliquant difficilement à considérer l’état de faiblesse numérique, économique et diplomatique des arabes à l’époque.
Mais surtout l’argument de Pascal révèle que, s’il reste cloitré à Port-Royal où son confesseur lui aura probablement déconseillé de fréquenter le monde (ça devait pas rigoler tous les jours, là-bas), il est néammoins un homme de son époque qui aime les dorures, les brocards et les miracles, les vrais, bien spectaculaires comme par exemple les poissons qui sortent sans cesse d’un filet de pêcheur du lac de Tibériade, tels des lapins blancs d’un gibus de prestidigitateur. Le Christ avait un nom, pour ces gens-là : il les a appelé “homme de peu de foi” , et il a déclaré “heureux ceux qui croient sans avoir vu”. C’est là une grâce et une sagesse qu’eurent les compagnons de Mahomet mais qui manquait semble-t-il à Blaise Pascal.

Je cesserai ici mes piques, n’ayant pas l’intention de faire un compte-rendu complet d'une lecture qui finit par s'avérer fastidieuse.
Mais il est intéressant de trouver déjà chez Pascal, que certains s’obstinent de façon incompréhensible à considérer comme un théologien, un renversement du rapport hiérarchique normal entre foi et raison, la deuxième ne pouvant conduire à la première mais devant en revanche servir son développement, faute de quoi, n’ayant conduit nulle part elle se retrouvera livrée à elle-même.
On peut par ailleurs constater que la prétendue raison pascalienne est entâchée d’un sentimentalisme tenace (4) qui s’exprime au long de l’ouvrage dans de grandes tirades tragiques sur la condition humaine supposée malheureuse et sur les consolations qu’apporte la religion. Prendre ses élans sentimentaux pour de la spiritualité est une tare qui n’a fait hélas que se répandre depuis l’époque de Pascal et la confusion entre crises nerveuses et possessions de l’Esprit Saint, qui commençait déjà chez les quakers ou les convulsionnaires de St-Médard, a pris depuis statut de voie “spirituelle” chez certains protestants plus ou moins fondamentalistes.

Cela étant, cette prééminence de la “raison” chez Pascal fut peut-être le vademecum qui lui permit cette place privilégiée dans nos manuels scolaires où la théologie ne fut pourtant jamais à l’honneur autant que je me souvienne. À moins que ce ne soit l’indéniable excellence de son style au sujet de laquelle j’objecterai néammoins qu’à son époque elle était loin d’être son apanage. Le français du 17ème siècle est une langue d’une rare beauté laquelle est perceptible dans presque toute la production pas seulement littéraire de l’époque. Il y a là la marque d’une civilisation plus que celle du génie de l’auteur des pensées, et les lettres à sa fille de Mme de Sévigné, si parfaite soit leur facture, ne sont jamais qu’une compilation de potins mondains sur la cour de Versailles.

J’ai pensivement replacé le volume dans les rayonnages, un peu au hasard je l’avoue, ne sachant plus guère si je devais le classer à “religion”, “philosophie” ou “poésie”, et me demandant s’il y avait encore beaucoup de ces mégalithes culturels, de ces monstres littéraires devant lesquels nous avons appris à nous incliner trop respectueusement. Je chercherai. J’ai pris goût à l’exercice. C’est un peu primesautier, j’en conviens, mais très roboratif.

J’ai remis Freud qui trainait dans la salle de bain avec la littérature fantastique. J’y reviendrai à l’occasion ainsi qu’à mes moutons.


ERRATUM.

Contrairement à ce qui est mentionné dans le quatrième paragraphe du présent billet, ce n'est pas Saint Augustin mais Tertullien qui croit parce que c'est absurde.

Merci à mon ami Augustin (non, non, il s'appelle vraiment comme ça), qui connait autant son saint patron que ses classiques, de m'avoir signalé cette erreur qui ne modifie en rien mon propos.

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(1) Rappelons qu’il existe au sein de l’église catholique des points doctrinaux ou “articles de foi”qui sont considérés comme inattaquables. C’est le cas par exemple de l’immaculée conception de la Vierge. Le raisonnement le plus rigoureux s’il devait aboutir à les contredire devrait être considéré comme erronné et revu. (Pour mémoire c’est sur ces articles que le pape est considéré comme infaillible, et seulement dans ce domaine.) L’Église catholique, si elle prétendait récemment par la voix de Benoit XVI rappeler l’importance de la raison, ne lui impose pas moins certaines limites.

(2) sans être nécessairement rapide, elle suppose chez les convertis un bouleversement tel que s’en trouve expliquée et justifiée l’étymologie du mot “conversion”.

(3) Pascal et les pensionnaires de Port-Royal, s’ils se disaient catholiques, étaient jansénistes et par là hérétiques. La mauvaise habitude de se rouler par terre en bavant pendant des “réunions de prières” a d’ailleurs fait long feu dans les pays où l’autorité catholique s’exerçait à peu près. En revanche elle a fait florès outre-manche et surtout outre-atlantique.

(4) Sentimentalisme dont relève en général au long de l'ouvrage l’usage presque toujours inopportun du mot “infini” qui, il est vrai, produit toujours son effet.

Pour ceux, enfin, qui souhaiteraient en finir avec Pascal, il y a ici d'intéressantes objections aux "Pensées" par Voltaire. Je ne rejoins que certaines d'entre elles.