Nature tombe à l’eau. Culture également. Le bateau coule. Bon débarras. On va peut-être y voir plus clair.

Ce brouet philosophique dont on nous gave depuis plus de deux siècles fut concocté avec des ingrédients ramenés des mers du sud qui s’étaient manifestement avariés pendant le voyage.
Quelques frégates européennes ayant abordé des îles du Pacifique sud dont les habitants vivaient plus ou moins nus et cueillaient les fruits dans des arbres (sans qu’il fut précisé si un serpent s’y cachait), les passagers déclarèrent émerveillés qu’ils avaient vu des hommes vivre à l’état de “nature”. C’était trop exiger de leur sagacité et rigueur scientifique que d’au moins supputer que les indigènes de Polynésie, si nus apparussent-ils, étaient pourvus d’une culture en bonne et due forme, avec croyances, histoire, arts, techniques, langue, coutumes, bref tout ce qu’il fallait. Gauguin qui, un siècle plus tard, crut pouvoir se “libérer” chez eux en conçut certaine désillusion.

Débarqué en Europe, le récit du popotin oscillant des vahinés émoustilla quelques vieux gandins ainsi qu’un certain Rousseau, calviniste hésitant mais dépressif convaincu, qui y vit l’occasion de résoudre l’insoluble problème du mal (“on a le coupable, chef! c’est la société!”), alors que d’autres, bien autrement compétents, avaient au long des siècles préféré le laisser en suspens ce qui est de fait la place qui convient à un problème insoluble .
La théorie du bon sauvage, il faut le reconnaitre, n’a jamais réellement convaincu personne. Moins encore à notre époque où l’idée que l’homme soit naturellement bon est un peu délicate à soutenir au regard de l’histoire récente.
Le raisonnement, par ailleurs, ne repose rigoureusement sur rien car jamais on n’a vu un homme dépourvu de culture sauf peut-être les fameux “enfants sauvages” qui ne semblent guère pouvoir constituer un exemple de développement harmonieux des capacités humaines.

Néammoins il subsiste encore aujourd’hui un résidu tenace de toute cette agitation scientifico-philosophique de l’époque : une supposée dichotomie (qui confinerait parfois au conflit) entre “nature” et “culture”, absurde une fois de plus puisque si on n’a jamais vu d’homme sans culture (dans quelque sens que l’on prenne ce mot), il conviendra d’admettre que celle-ci est bien un aspect de notre nature.

Il est assez significatif que les observateurs du 18ème siècle, à découvrir les habitants d’un lieu apparemment semblable à l’image que la tradition occidentale présente du paradis terrestre, les aient considérés comme à l’état de “nature”, comme si leur propre “culture”, l’ensembre du corpus religieux, moral, artistique, scientifique et philosophique qui se transmettait alors au sein de leur civilisation, était une conséquence de la chute de l’homme. Ce n’était pas s’en faire une très haute idée. Il fallait qu’à l’époque, déjà, la culture occidentale fût parvenue à un degré de décadence où elle n’était plus un facteur d’épanouissement mais un corset contraignant pour qu’on la trouvât incompatible avec l’état édénique (1).

Cela étant, on peut le comprendre. Le christianisme du 18ème siècle se tournait déjà franchement vers le moralisme borné qu’il atteindrait au siècle suivant pendant que le rationnalisme matérialiste tendait de son côté à transformer toutes les règles sociales en normes de productivité scientifiquement élaborées. Diderot pestait contre toutes ces fêtes religieuses qui empêchaient les paysans de travailler. Gibbon dans “le déclin et la chute de l’empire romain” consacre un désopilant chapitre au développement du monachisme au début de l’ère chrétienne. En historien qui comme tous les historiens renseigne plus sûrement sur l’époque à laquelle il écrit que sur celle qu’il décrit, il se lamente de voir se perdre en contemplation dans les déserts des individus qu’il souhaiterait avoir été plus productifs et travailleurs. La prière, c’est un fait, n’est pas rentable. Crime suprême pour un capitaliste.

Le panorama avait de quoi, effectivement, raviver des nostalgies de paradis perdus et le siècle suivant allait encore le noircir.

Il est intéressant de constater comment un peu plus d’un siècle plus tard, l’ineffable Sigismond de Vienne reprend cette dichotomie nature-culture. À cette nuance près qu’en son temps la “culture” avait atteint un tel degré de bêtise bornée qu’elle rendait les hommes à moitié fous à force de vouloir les borner à leur tour.
Plutôt que de s’interroger sur la dégénérescence d’une culture parvenue à la toxicité mentale, le bon docteur préféra donc proposer un retour à la “nature”, la nôtre, ici présentée comme une nette propension au touche-pipi et à la partie de jambes en l’air. Entérinant le schéma de relations nécesairement conflictuelles entre deux pôles soi-disant opposés, il en viendra même, dans une curieuse optique évolutive darwinienne (2), à définir le point d’inflexion marquant le passage de l’une à l’autre. La démonstration aurait été plus convaincante si la nature avait présenté des exemples d’inceste mais Freud ne semble pas avoir été gêné par le fait que cette pratique n’existe qu’au sein des sociétés humaines et même pas forcément celles que son époque et son milieu considéraient primitives.

Aujourd’hui encore, voulant "accomplir" leur nature, de nombreux êtres humains cherchent à se connaitre eux-même en se plongeant dans les méandres de leur libido. Grand bien leur fasse. Ça n’est pas forcément le labyrinthe le plus désagréable pour peu qu’on y soit en bonne compagnie, mais il n’a pas de sortie. Woody Allen, après plus de 30 ans d’analyse, a épousé sa fille (3) ce qui, en fait de quête de son moi, revient à prendre les choses très au pied de la lettre freudienne.

De méthode thérapeutique, la psychanalyse est devenue pêle-mêle une “culture” (on n’y échappe pas, que voulez-vous), une méthode révolutionnaire (4), une vision de l’homme, et j’ai connu des gens pour qui elle était un passage obligé de l’existence. Ils baguenaudaient entre Freud un peu passé de mode, Lacan et ses mauvais calembours à usage même plus thérapeutique mais carrément existentiel... pauvre parodie du midrash.

Et pauvre parodie du retour aux origines.

Mais revenons à nos moutons pour qu’ils nous parlent de leur enfance.

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(1) D’autant que l’un des buts de la religion (élément majeur, encore à l’époque, du corpus culturel en question) est précisément de fournir à chacun les moyens de réintégrer l’état humain d’avant la “chute”.

(2) C’est dans cette même optique que Freud reconnait la nécessité des tabous et des refoulement pour assurer la survie de l’espèce humaine. Vous noterez les accents à la fois darwinistes et utilitaristes de l’argument...

(3) Oui, je sais, c’est la fille adoptive de sa femme. Ça ne change rien. Et qu’on ne vienne pas me dire que ça n’est pas un bon exemple parce que c’est au contraire un TRÈS bon exemple.

(4) Wilhelm Reich brandissant l’usage de la libido à des fins révolutionnaires a un peu de plomb dans l’aile depuis les années 70. Les surréalistes, pour appuyer la révolution, préféraient la pratique d’une spontanéité inévitablement forcée. Comme si Staline jouait au cadavre exquis... Quoique, à y repenser…