Quand j’étais enfant, dans les bonnes maisons bourgeoises comme la mienne, on recevait le catalogue automne-hiver de la Redoute et l’on envoyait à Noël des cartes de voeux de l’Unicef. On en recevait également, ainsi que des reproductions de natures mortes peintes avec les pieds par des manchots, qui défiguraient la cheminée du salon, gaillardement alignées jusqu’à la fin du mois de janvier. Le calendrier des postes et celui des éboueurs se voyaient relégués à la cuisine de par leur fonction utilitaire.

Je n’ai pas feuilleté de catalogue de la Redoute depuis des années et je ne sais même pas si la diffusion du haut-débit dans les provinces rurales a laissé subsister ce gros pavé de papier fin et brillant. Et je n’envoie pas de cartes de voeux ni de carte d’aucune sorte. Mais j’ai eu la surprise de recevoir récemment un catalogue de l’Unicef. L’objet est parfaitement répugnant.

De petit format, imprimé en couleurs, sa maquette est claire et aérée. Outre les sempiternelles cartes de voeux, dont la photo est accompagnée de quelques lignes vantant obstinément leur élégance et leur raffinement, l’Unicef nous propose à présent toutes sortes d’objets-cadeaux à vocation tiers-mondiste et solidaire.
Je mentionne en vrac : des papiers népalais artisanaux pour emballer les cadeaux (c’est du moins la suggestion qui nous est faite quant à leur usage éventuel), des bougies thaïlandaises mais non moins artisanales fabriqué par “une entreprise familiale” qui ne pourra guère le rester longtemps si elle doit fournir tous les Occidentaux en mal de bon sentiments, des châles d’alpaga tissés à la main par des péruviennes analphabètes et plus ou moins battues dans une coopérative autogérée de l’altiplano, des aimants pour portes de frigos, crayons décorés, jouets en peluche, agendas et calendriers, et je m’en voudrais d’oublier les “mugs” ornés de tête d’enfants tout sourire peintes dans un style coloré et enlevé. Ils seront parfaits pour boire du café “fair-trade”.

Je soupçonne fort quelque petite frappe vomie par une école de marketing et communication mais désireuse de donner un sens à sa vie en travaillant dans “l’humanitaire” plutôt que dans la com’ ou le BTP, d’avoir fomenté avec un obscène enthousiasme cette abomination manifestement soumise aux études marketing les plus rigoureuses.

La photo du produit détourée sur fond blanc s’accompagne parfois d’une photo d’un utilisateur satisfait. C’est là qu’on touche le fond. L’Unicef étant de vocation mondiale et humanitaire, les dits-utilisateurs, souvent des enfants, et dans ce cas systématiquement hilares (comme si un enfant qui joue était hilare, le jeu c’est quelque chose de sérieux!), sont d’origines ethniques diverses mais curieusement jamais africains : les plus foncés sont métis (on fait des efforts pour qu’ils soient moins pauvres, on peut tout de même exiger qu’ils en fassent pour être moins noirs!) et quelques asiatiques et européens complètent le panel représentatif des heureux bénéficiaires de ce bazar de la charité nouvelle formule.
Last but not least, le châle d’alpaga étant l’article le plus cher du catalogue, il ne pouvait être porté que par une occidentale (il faut tout de même respecter certaines hiérarchies), en l’occurence une espèce de matrone scandinave déjà mûre, aux cheveux blonds coupés court (mais pas trop), exhibant un sourire satisfait mais malgré tout modéré (crispé, si vous préférez) par sa conscience aigüe de la misère de ce pauvre monde dans lequel il n'y a vraiment pas de quoi rire ; une dégaine de mère de famille luthérienne et juriste à mi-temps dans une ONG, ou quelque chose dans ce goût-là.
J’ai d'ailleurs la forte impression d’avoir déjà vu cette femme au détour d’un catalogue Ikea, assise dans un fauteuil design au pied duquel batifolait un petit métis ressemblant à s'y méprendre à celui qui présente une chenille à roulettes en bois issu de forêts non surexploitées, à la page 37 du catalogue de l'Unicef, on y revient.
Enfin tout ça est d’un goût exquis, élégant et solidaire, avec une petite pointe d’artisanal authentique qui fera fureur.

Entendons-nous bien : je suis ravi qu’il y ait au Pérou des femmes qui s’assurent un revenu à peu près décent en tissant des châles d’alpaga, évitant ainsi d’avoir à envoyer leurs garçons effectuer des travaux de force, pour ne pas imaginer pire en ce qui concerne leurs filles, ou que des enfants abandonnés d'Addis-Abeba grandissent à Madrid plutôt que dans les décharges de leur ville (même si j'ai connu deux petits colombiens adoptés par une célibataire catholique tellement dépressive et névrosée que j'en étais arrivé à me demander s'il n'eût pas été préférable de laisser grandir ces gosses dans les faubourgs de Bogota). Ce qui  me répugne c’est de voir la charité réduite à une valeur ajoutée à un bien de consommation, d’une utilité par ailleurs douteuse dans bien des cas.

L’idée était séduisante de tenter d’implanter au sein de la folie consumériste occidentale des circuits dérivés qui fassent en profiter les populations les plus pauvres, mais cela reste quelque peu paradoxal si l’on songe que c’est cette même folie qui motive le pillage en règle de la planète et la pauvreté qui en découle dans la majeure partie du globe.
L’Unicef dont l’éducation est la vocation, aurait fort à faire à lancer des programmes pédagogiques en Europe et Amérique du nord pour tenter d’expliquer aux indigènes que la consommation hédoniste et débridée qui est devenu leur raison d’être ne saurait réellement en être une.

Il conviendrait surtout de leur ré-apprendre que la charité, la vraie, est un exercice qui profite surtout à celui qui le pratique en lui permettant de se rappeler qu’il convient de cultiver un certain détachement envers les biens de ce monde, lesquels du reste ne nous appartiennent jamais mais nous sont plutôt laissés à disposition par les circonstances. Ça n’est pas un catalogue de produits artisanaux qui fera s’en souvenir.

À une question de ses disciples, un maitre soufi répondait qu’il leur fallait travailler pour vivre. Mais il ajoutait qu’ils devaient de temps à autre demander l’aumône à un riche, par charité, pour lui permettre de faire une bonne action.

Mais revenons à nos alpagas.

LES_MOUTONS__fin_de_texte_