Foin de pamphlets et diatribes, la vie n’est pas si noire et ce blog non plus : Il serait plutôt gris anthracite. Ou ardoise. Avec des reflets bleutés. Redonnons un peu d’optimisme donc, quelques touches claires, de l’amour en un mot.

J’ai assisté récemment à une scène charmante. Devant l’entrée d’un cinéma porno.

Il est situé à quelques mètres de chez moi, pas très loin du carmel dont j’ai déjà parlé (j’aime de plus en plus mettre des liens dans le texte ; je songe pour noël à écrire un texte vert sapin, pleins de liens rouges et scintillants : cela devrait être du plus bel effet).

C’est un vieux bâtiment à moitié abandonné à la façade chargée de balustrades, frontons classiques, colonnes corinthiennes encastrées, et si noircie de crasse que personne ne voit plus ces fioritures de mauvais goût.
Le premier et unique étage est abandonné et des volets mal fermés laisse voir des vitres rendues opaques par la poussière quand elles ne sont pas cassées. Une corniche arbore encore le nom d’un quotidien aujourd’hui disparu qui eut probablement là son siège.
Deux coupoles ogivales surplombent l’ensemble, couvertes d’ardoises arrondies comme des écailles qui les font ressembler à d’énormes poissons.

Au rez-de-chaussée, une ouverture béante surmontée d’une enseigne indiquant “Ciné X” laisse voir un long et large couloir peint en jaune pâle, éclairé au néon, dont le sol est couvert d’un linoléum noir industriel qui comporte de petits disques antidérapants en relief.  On peut apercevoir, tout au fond, un guichet et un vieux fauteuil à assise rabattable en moleskine ocre où se prélasse parfois un guichetier ventripotent.
Sur les murs de ce couloir, l’exploitant de la salle appose des affiches à l’aide de punaises pour annoncer les films de la semaine. Manifestement peu enclin à la dépense promotionnelle, il les compose lui même sous forme de calligraphies improbables exécutées au feutre noir, avec hachures, effets de relief et rehauts de feutres fluorescents jaune, vert, orange et violet, qui annoncent vigoureusement de petites chattes humides défoncées ou des sodomies sauvages pour suédoises perverses (ces pauvres suédoises, tout de même!). Il y ajoute parfois un paraphe tortueux, voire une manière de cul-de-lampe. Je suggèrerai à l’occasion à une de mes amies qui est typographe d’en faire un police complète. On l’appellera “trash hardcore”: avec un nom pareil le succès parait assuré.

Quand on passe devant, sur le trottoir, on est pris à la gorge par une odeur amère de désinfectant industriel, mélange d’eau de Javel et de citronnelle artificielle, qui me fait péniblement me figurer sa nécessité dûe aux quantités de liquides organiques projetée dans la salle, sur les fauteuils ou les murs...
Mes pérégrinations quotidiennes m’obligent souvent à cette épreuve olfactive, parfois accompagné de mes enfants qui jettent un oeil distrait pendant que je cherche une réponse pour le jour il demanderont à leur papa ce que signifie “fellation frénétique”. Il faut être préparé : il y a peu l’ainé m’a demandé ce qu’était la drogue. Puis, quelques jours plus tard, ce qu’était un bordel. 

C’est dans les remugles pestilentiels exhalés par cette bouche ordinaire des enfers que j’ai croisé un après-midi une jeune fille petite et boudinée, dont les traits accusaient nettement une ascendance inca, qui offrait timidement une sucette à un jeune africain grand et élancé comme un berger peul, qui accueillait le présent avec émotion, la gueule fendue d’un grand sourire ému et les bras écartés sous l’effet d’une si bonne surprise. C’était une grosse sucette rouge, en forme de coeur, enveloppée d’un plastique transparent et plantée sur une longue baguette de bois.

Le triomphe de l’amour, enfin.

Mais revenons à nos moutons.

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