Un jour mon père m’appela pour me dire que ma grand-mère était morte. “Maman est morte” me dit-il, et je crus sur le coup qu’il parlait de ma mère.

Ma grand-mère voulait mourir depuis déjà longtemps. “J’en ai assez Pablo, me disait-elle, je veux m’en aller”. Elle était encore en bonne santé et ainsi mourut-elle, sans qu’aucun médecin pût attribuer sa mort à une pathologie particulière comme ils aiment à le faire tant le mot “mort” leur est insupportable.

Depuis des années elle maigrissait, se recroquevillait. Chaque fois que je la voyais elle semblait s’être encore voûtée. Sa peau blanche jusqu’à la transparence, fripée et tachée, laissait voir une profusion d’artères et de veines. Ses cheveux restés blond pâle se clairsemaient et un coiffeur obstiné à lui faire des brushings leur donnait l’aspect d’un halo brumeux. Elle se dépouillait peu à peu, rentrait en elle-même, s’estompait.
Mais ses grands yeux bleus restaient resplendissants d’affection et de tendresse. Ils se posaient sur ses petits enfants avec l’expression contrite de celle qui trouve étonnant que nous prissions encore la peine de venir la voir, mais quand nous la prenions dans nos bras ils pétillaient d’allégresse.
Je ne crois pas qu’elle ait jamais réalisé durant ses dernières années à quel point sa lente dissipation, l’effacement inexorable de son corps, nous rendaient d’autant plus patentes, et par là précieuses, cette affection et cette tendresse.

Dans une agence de voyage du quartier une employée compatissante me trouva rapidement un billet d’avion à un prix qui me soit accessible. Mon visage douloureux avait dû l’émouvoir. C’était une fille d’une quarantaine d’années attifée comme au sortir d’une boîte disco-funk des années 80 : bandeau dans les cheveux, pantalon blanc moulant et bronzage artificiel. Elle me traita avec une infinie délicatesse. Elle s’appelait Paloma, je me le rappelle encore. Ça n’a rien à voir avec ma grand-mère mais curieusement le visage de cette fille est resté lié pour moi au souvenir de ces journées.

Un aéroport est un lieu glacé et absurde où l’on voit errer des gens sur le point de partir. Un lieu parfait pour faire son deuil. Puis vinrent la messe et le cimetière. Un cimetière parfaitement ordinaire, sans monuments élégants, ni même comiques à force d’ostentation, sans personnages célèbres, un cimetière utile et rationnel. Les employés des pompes funèbres était impeccables : professionnels, dignes et glacés.
Je me souviens de la fosse et du cercueil descendu au bout de deux cordes que je fixais en cherchant à mémoriser les moindres détails afin de m’interdire de pouvoir croire par la suite que ça n’était qu’un rêve. Ma grand-mère était morte et j’étais venu à ses funérailles pour que le souvenir des rites accomplis m’oblige à l’assumer.

Ma grand-mère était une petite femme timide, mariée à un homme autoritaire. J’ai encore quelques photos anciennes qu’elle m’avait données : des instantanés sépia de petite taille aux bords dentelés, où les deux époux n’apparaissent jamais ensemble, que l’on devine pris avec une de ces boites noires que l’on tient sur le ventre en penchant la tête vers le bas pour regarder le viseur. Elle y porte des robes imprimées avec un petit boléro de tricot et un chapeau de paille. Son homme a les cheveux impeccablement coiffés avec une raie sur le côté. Le pli de son pantalon n’est pas moins net. Sur l’un des clichés il figure en train de ramer sur un quelconque étang (on devine quelques peupliers à l’arrière-plan). Son regard est dur, ses mains tiennent fermement les rames. Il ne sourit pas à la personne qui prend la photo, rien sur son visage ne laisse penser qu’il est heureux de profiter d’une belle journée au bord de l’eau. C’est l’attitude sombre et pugnace de celui qui est en train de se faire une belle situation grâce à ses efforts et à des institutions stables qui sauront reconnaitre son dévouement et son sens du devoir, de celui qui considère le bonheur comme une suspecte futilité, lui préférant la jouissance amère du devoir accompli dans la peine.

Ma grand-mère était orpheline. Elle n’avait plus comme famille qu’une cousine célibataire qui vivait dans un lieu aussi improbable que Charleville-Mézière. Ils allaient régulièrement la visiter. La famille fait partie des devoirs.

Elle me donnait toujours l’impression d’accepter sans ciller son existence. Vouloir être heureuse ne devait pas avoir grand sens pour elle. Elle se laissait emmener.

Ma grand-mère a eu trois enfants et je ne sais pas si elle les aima vraiment ou les accepta et aima parce que c’était ce qu’il fallait faire. Je crois savoir qu’elle ne fut guère une mère à l’affection expansive (son mari, du reste, eût probablement réprimé ce qui lui serait apparu comme une déplorable faiblesse). Ses enfants naquirent peu avant la deuxième guerre mondiale. Elle passa plusieurs hivers à faire la queue des heures dans le froid glacial du petit matin pour ramener un peu de viande à la maison. Ça explique peut-être certaines choses.
Mais elle aima ses petits-enfants, je le sais. Je me rappelle ses yeux brillants de joie quand on lui disait tout marmots que sa soupe était bonne.
La relation entre les grands-parents et leurs petits enfants est particulière : débarassée des responsabilités parentales, des jalousies et rivalités, elle forme souvent un jeu entre des enfants et des vieillards qui peuvent se permettre de retomber en enfance.

Le mari de ma grand-mère ne se serait jamais permis de retomber en enfance (qui ne devait guère avoir été gaie, par ailleurs). Sa raideur paraissait limiter son affection pour sa descendance à une manière de satisfaction patriarcale de vieux paysan qui voit son troupeau croitre dans les paturages avec, une fois encore, la satisfaction âpre du devoir accompli. Et comme il tolérait difficilement pour son épouse ce qu’il ne se permettait pas à lui-même, l’amour de notre grand-mère était une manière de secret entre elle et nous, un jeu préservé. Cette semi-clandestinité fut peut-être ce qui permit à notre grand-mère de découvrir et d’éprouver un sentiment qui n’était pas dicté par les lois de la convenance. En écrivant ces lignes j’en viens à penser que l’expression “victime du devoir” pourrait trouver chez ma grand-mère l’occasion d’une curieuse dérivation sémantique.

Mon grand-père et ma grand-mère jouirent jusque fort tard d’une excellente santé. La chute n’en fut que plus brutale et quelques menus accidents survinrent qui ne pouvaient plus être bénins à un moment où toute capacité de récupération était déjà perdue. On croit que le vieillissement est un processus linéaire quand en réalité il se déroule plutôt par paliers.
En quelques mois ma grand-mère se trouva incapable de tenir sa maison et son mari s’aperçut avec effroi qu’il ne le pouvait pas non plus. Il dut admettre, peut-être pour la première fois, qu’une situation lui échappait, que la force de sa volonté ne lui servait plus à rien : c’était sans doute là ce qu’il avait voulu éviter toute sa vie, les mains crispées sur les rames de son existence. Il devait avoir ses raisons, ses peurs tout du moins. Sa génération pénétrée de certitudes n’était guère préparée à vivre dans l’angoisse permanente du lendemain comme elle dut le faire en essayant de survivre à une guerre. Si dur qu’il fût, du moins l’était-il aussi pour lui même, même si ces notions d’effort et de devoir, deux générations plus tard, nous laissent sceptiques. Lui aussi avait sa grandeur. Comme tout le monde.

Si mon grand-père se croyait patriarche d’un clan inexistant, ma grand-mère n’avait pas ces illusions sur la famille. Non qu’elle fût cynique ni même désenchantée mais elle avait cette lucidité que donne l’amour. Quand l’un de ses petits enfants se tira une balle dans la bouche, elle accepta sans broncher qu’on lui dise que c’était un accident survenu en nettoyant son arme. Elle ne se risqua que plusieurs années plus tard à dire à ma soeur qu’elle n’en avait guère été convaincue. Pour autant elle n’osa, que je sache, essayer de comprendre ce qui avait pu motiver ce geste : chercher à comprendre est déjà un acte de révolte, un refus de se résigner : toutes réactions auxquelles elle avait depuis longtemps renoncé si tant est qu’elle eût jamais été à même de seulement les concevoir. Mais peut-être était-ce là son secret. Peut-être cette capacité à accepter les choses lui permit-elle précisément de toutes les comprendre, en silence.

À la demande que je suppose désespérée de mon grand-père, ses enfants cherchèrent donc pour ma grand-mère une maison de retraite. Rien de sordide, non : c´était une gentillhommière du 19ème siècle au milieu d’un grand parc. Le personnel était aimable, prévenant et respectueux, les chambres amples et claires. Dans la sienne on avait installé quelques uns de ses meubles.
J’allai la voir une première fois. Je la trouvai hagarde, incapable de comprendre ce qui lui arrivait : ses forces dernières la quittaient, la laissant plus soumise que jamais. Nous allâmes dans le parc. C’était une belle matinée d’automne, lumineuse et fraiche. Comme elle avait froid, j’enlevai ma veste pour l’en couvrir. Ce fut la seule et unique fois où j’eus l’impression de lui rendre tout ce que j’avais reçu d’elle : en la voyant blottie dans ma vareuse de feutre noir au col élimé, pendant que je poussais le fauteuil roulant.
Mon fils jouait dans les allées bordées de buis d’un petit parterre à la française et je me rendais compte qu’il était trop tard, qu’il était trop petit pour percevoir les derniers éclats de cette flamme qui s’éteindrait avant qu’il n’eût grandi. C’est l’image d’une barque qui s’éloigne sur un fleuve large au courant boueux qui s’impose toujours à mon esprit dans ces moments-là.

Mon grand-père la rejoignit peu après.

Je la revis une dernière fois au printemps. Il faisait encore froid, les arbres n’avaient toujours pas leurs feuilles et le croassement de quelques corneilles accompagnait le crissement des graviers du parc sous nos pas. Nous la rejoignîmes, elle et ma soeur, dans la salle à manger (dans des établissements de cette catégorie, une salle à manger ne se transforme jamais en réfectoire : elle reste, quel que soit le nombre de couverts, une “salle à manger”).
“Pablo, pourquoi sommes-nous ici ? que nous est-il arrivé ?” me demanda-t-elle. “Vous avez vieilli” lui répondis-je. Pour la première fois je vis autre chose que son affection dans ses grands yeux bleus. Elle avait peur. J’aurais aimé pouvoir l’emmener avec moi, la garder près de moi, mais à quoi bon? Elle partait peu à peu. Ce chemin-là se parcourt seul : je l’aimais assez pour l’en savoir capable.

J’étais avec ma soeur qui pleura sur le chemin du retour.

Le jour de son enterrement je me vis entouré de gens qui m’étaient presque tous apparentés et dont je ne connaissais ou reconnaissais qu’une minorité : cousins plus ou moins lointains, perdus de vue ou même jamais rencontrés. Pourtant, chez chacun d’entre eux, je discernais la même douleur que celle qui m’écrasait l’estomac. Je pris alors conscience, pour la première fois, de la grandeur de ma grand-mère : celle d’avoir su inspirer depuis son effacement, son infinie discrétion et résignation, un tel amour à des gens si différents, par la grâce de ses grands yeux bleus et de son sourire tendre et malicieux.

J’étais allé à ses funérailles pour assumer sa disparition alors que c’était sa présence qu’il fallait assumer. Je le compris en rentrant. En regardant les nuages à travers le hublot de l’avion.

Mais revenons à nos moutons.

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