L'idée est dans l'air et elle est somme toute assez séduisante. C’est décidé. Je m’y mets aussi. Il faut faire des efforts. Il n’est peut-être pas trop tard.

Par où commencer ? le papier recyclé ? les noix de lavage indiennes ? les fruits bio ? les caleçons de chanvre ? le chauffage solaire ?

Naturellement je vais chercher des conseils sur Internet où ils foisonnent. J’apprends par exemple que je peux recycler de vieux vêtements, ou encore prendre l’habitude de les conserver dans un placard (dans lequel je devrai à grand peine faire de la place) pour les en ressortir quand ils seront revenus à la mode ce qui est très sympa : sauver la planète c’est bien et en plus c’est fun. On appelle ça la "planète attitude".

Je cesserai de repasser mes vêtements pour ne pas user d’électricité à l'excès, mon fer à repasser n'étant pas de classe A. J’aurai l’air d’un clochard, tant pis. Certain trouveront ça chic : sauver la planète c’est fun et chic. Ma croisade pour l’environnement s’annonce bien décidément.

La noix de lavage, donc : on en met dans la machine à laver pour remplacer la lessive dont les résidus polluent les rivières. J’oublie donc la quantité de rivières polluées lors de la fabrication de ma machine à laver, ainsi que celles qui le seront par les métaux lourds contenus dans ses circuits quand je devrai en acheter une autre et que celle-ci sera abandonnée en pleine nature, et je commande bravement des noix de lavage récoltées à la main par des sous-prolétaires indiens honteusement exploités, avant d’être importées en Europe à bord d’avions-cargo bourrés de kérozène et générateurs de gaz polluants à effets de serre. Sapristi! Le remède semble pire que le mal. Ne pourrait-on tenter autre chose ?

L’hiver arrive et je décide que cette année nous baisserons héroïquement le chauffage et ferons usage de gros pulls plutôt que d’augmenter excessivement notre consommation de gaz. Je porterai donc de gros chandails de laine issue de moutons nourris au fourrage transgénique, voire avec des farines animales. Sans compter qu’on ne nous dit rien des composants chimiques de la teinture. Opterai-je pour le “polaire” dont je crois me rappeler qu’il est fabriqué à partir de matériaux recyclés?
Je pourrais aussi envisager les nippes en fibre équitable mais, outre le fait qu’étant équitables elles sont au-dessus de mes moyens, pourquoi diable faut-il que leur aspect soit de même équitable, c’est à dire ressemblant furieusement à des paletots tricotés dans des communautés hippies des annés 70 ? Il n’y a donc pas moyen de fabriquer un veston droit à trois boutons et poches plaquées en laine équitable?

Je mangerai des fruits bio même s’ils sont hors de prix et emballés dans des cartons qui ne le sont pas. Je les choisirai de saison pour ne pas encourager la consommation de fuel destiné au chauffage de serres, ni celle du kérosène des avions qui les importent hors-saison de l’hémisphère sud : je m’apercevrai ainsi, aux alentours du mois de janvier, qu'il n’y a pas ou peu de fruits l’hiver sous nos lattitudes, ce qui provoquera chez mes enfants des carences en vitamines graves et à terme des risques de cancer, sans compter la perte de débouchés commerciaux pour l’agriculture de certains pays “émergeants”.
Caramba! pensé-je, suis-je prêt à endosser une telle responsabilité?

Essayons autre chose : je pourrais utiliser du papier recyclé, par exemple. Je contribuerai ainsi à sauvegarder les forêts de la planète. Je peux de même recycler mes propres papiers dans les containers de recyclage fabriqués en plastique à base de pétrole que la mairie bienveillante a placés dans ma rue (on aurait pu faire des container en bois mais il ne faut pas couper d’arbres, si j’ai bien compris). On récupérera mes vieilles factures que l’on transformera en pâte à papier blanchie grâce à des produits polluants, après avoir enlevé avant de les jeter Dieu sait où les résidus d’encre chargée de plomb, pour de la sorte éviter de couper des arbres qu’on aurait sans doute pu replanter après les avoir abattus : il suffit pour cela de prélever une branche sur le tronc et de la remettre en terre, n’importe quel jardinier amateur vous le dira. Saperlipopette! c’est beaucoup moins simple que je ne croyais, me dis-je en écrivant ces lignes sur un clavier dont j’en viens à redouter l’effet sur l’environnement de ses composants, sans oublier que l’électricité qui alimente l’unité centrale est probablement d’origine nucléaire.

Je me contenterai donc pour le moment de recycler mes boites de rafrachissements qui contribueront ainsi à fournir de l’aluminium pour fabriquer des avions qui rapporteront  d’Inde des noix de lavage. À moins qu’il ne serve à fabriquer des bombardier pour attaquer des régions riches en pétrole.
Diantre, songé-je, puis-je moralement me convertir en fournisseur de matière première pour l’industrie d’armement ?

À ce stade de mes velléités salvatrices, je commence, il faut bien l’avouer, à ne plus très bien savoir que faire. Sans parler de l’apparition de troubles du comportement de type schyzo-paranoïde : je ne peux plus en effet boire un café sans me voir assailli d’images d’enfants faméliques le récoltant sous les coups de fouets que leur assène un manager obèse de multinationale agro-alimentaire. L’achat d’une bouteille d’eau minérale en matière plastique fait surgir des visions apocalyptiques de puits de pétrole en flammes entourés d’une fumée noire qui laisse parfois apercevoir à l’arrière-plan une ville en ruines, et les 4X4 croisés dans la rue commencent à faire figure de léviathans.
Mon médecin est d’autant plus inquiet que je me suis refusé à tout traitement, arguant que l’industrie pharmaceutique, outre qu’elle est polluante, est un des lobby les plus puissants qui aient soutenu certain gouvernement d’un pays qui, si gros émetteur qu’ils soit de gaz à effets de serre, persiste à n’adopter aucune mesure pour limiter les dites émissions.
J’en suis venu à regretter de ne pas avoir de voiture, pensant que si j’en avais eu une j’aurais pu la vendre, ce qui eût constitué un sacrifice puissament rédempteur grâce auquel j’aurais pu surmonter la culpabilité qui m’accable devant cette sombre évidence : tout ce que je fais pollue.

Mais revenons à nos moutons.

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