I'm looking and I'm dreaming for the first time
    I'm inside and I'm outside at the same time
    And everything is real
    Do I like the way I feel?

    When the world crashes in into my living room
    Television man made me what I am
    People like to put the television down
    But we are just good friends
    (I'm a) television man


    Talking Heads Television Man


Nous voici donc de nouveau devant nos écran, parcourant des fils d’actualités, lisant la presse en ligne et observant distraitement des photos et des videos.
Internet, plus encore que nos télévisions, est un gigantesque tuyau qui déverse des images comme un déversoir dans un collecteur d’égouts. À cette nuance près que “l’interactivité” (cette capacité de choisir entre l’insignifiant et le négligeable) maintient l’illusion que le flux est contrôlable.
Toute chose ou presque étant parodique au sein de la gigantesque hallucination collective qui nous entoure, cette capacité d’accès à “l’info en temps réel” ne nous tient devant nos écrans que par de lointaines réminiscences de nos désirs d’ubiquité et d’omniscience.
Hélas! au lieu d’une connaissance de toute chose, nous n’avons obtenu qu’une hypnotique mais morne indifférence face à une multiplicité indifférenciée au sein de laquelle les mots et les images ont perdu toute signification comme une bouchée trop longtemps mâchée perd sa saveur et sa texture.
Des images de viols, de destruction, de massacres, de meurtres ne nous inspirent plus rien, à peine une vague lassitude, et d’autant moins que nous ne savons plus guère si elles sont réelles, tant le meurtre en effet semble être devenu ces dernières annés un genre artistique et surtout cinématographique à part entière (ça n’est probablement pas de cette manière que Thomas de Quincey entendait considérer l’assassinat comme un des beaux-arts). Au reste, cher lecteur, as-tu toi-même sursauté à la lecture de “meurtre” ou bien ce vocable atroce n’agit-il déjà plus sur toi, de même que la morphine ne soulage plus celui qui a abusé d’elle?

Je refuse de rejoindre les activistes qui luttent pour un monde meilleur, du moins tant que leur conception d’un monde meilleur n’apparaitra pas plus clairement mais je doute que cela arrive jamais tant le sentimentalisme qui les anime ne peux qu’ajouter à la confusion générale.
Mais si nous ne sauvons la planète, il nous reste une petite chance de sauver nos âmes : la condition première est de pas oublier la souffrance qui nous entoure en exerçant ce que les croyants appellent “compassion” et les psychologues “empathie” (ce qui est un curieux cas de redondance étymologiquement camouflée).

Mais comment percevoir cette souffrance si les informations qui nous parviennent ne nous inspirent plus rien ni ne nous font réagir ?

Je propose ici une méthode accessible à tous pour redonner un peu de réalité, de substance, au flot d’informations charognardes qui se déverse sur nos écrans.

Le principe en est fort simple : puisque la vue est saturée d’informations plus ou moins crédibles, nous ferons appel à d’autres sens, en particulier le sens de l’ouïe.

Prenons par exemple une vidéo de Juba, le sniper de Bagdad qui pousse le mauvais goût macabre jusqu’à filmer ses exploits.
Bien. Vous avez cliqué, n’est-ce pas ? Vous vouliez les voir, ces images de GI’s qui s’écroulent dans la rue sur fond de musique rock... Fort bien. Maintenant que vous avez vu et revu les images, fermez les yeux et revoyez la chute du gamin depuis la tourelle de son char (vingt-quatre ans, fiancé, engagé dans l’armée pour payer ses études et disposer d’une couverture sociale décente, ayant déjà massacré quelques civils).
À présent imaginez, les yeux fermés toujours, le parcours de la balle chemisée métal jusqu’à la tête puis l’explosion de cette dernière. À votre signal, une personne de confiance, placée à vos côté dans la cuisine, écrasera violemment un melon ou une pastèque en le frappant d’un objet contondant. Une clé anglaise devrait faire l’affaire. Sans rouvrir les yeux, associez fermement l’image du jeune homme et le borborygme juteux de la pulpe qui gicle sur le carrelage de la cuisine (ainsi que le craquement de l’écorce du cucurbitacé comme des fragments de boite cranienne).

Expérience suivante : toujours sur Youtube, revoyez le film de l’assassinat de JFK. Vous rappelez-vous Jackie dans son adorable tailleur rose (et quelle charmant chapeau !), à quatre pattes sur le coffre de la décapotable, qui tentait de rattraper les morceaux de la cervelle éclatée de son mari que le vent de la course emportait ? Revenez à Youtube pour voir et mémoriser le film puis, muni d’une livre de cervelle d’agneau que vous aurez trouvé chez n’importe quel tripier voire en barquettes plastiques au supermarché, mettez vous à quatre pattes sur le sol de la cuisine et tentez d’agripper les morceaux de cervelle. Notez comme ils vous glissent dans les mains et vont s’écraser sur le mur avec un bruit de succion flasque. Associez ce bruit et la sensation visqueuse sur vos doigts aux images précédemment visionnées. Pour plus de réalisme, vous pourrez vous placer à quatre patte sur la table, ajoutant aux sensations précédemment évoquées celle de  l’équilibre précaire d’une veuve juchée sur le capot d’une Cadillac en mouvement. Si vous disposez d'un conjoint, évoquez son image tout en essayant de saisir les cervelles.

Voici donc que les images d’actualités commencent à prendre un peu de réalité.

Un journaliste décapité en Asie centrale ? Une pastèque et une hache devraient produire les bruits propres à assimiler toute l’étendue de la dépêche.

Un malheureux otage, lisez-vous dans une presse quelconque, a été  éventré au sabre par des rebelles de quelque jungle lointaine ? Remplissez un sac de cuir fin ou de toile avec des calamars et éventrez-le au-dessus de l’évier avec un couteau à viande. Le déchirement sec du cuir, associé au bruit gras et mou des mollusques s’écrasant au fond de l’évier, évoquera puissament le glissement des intestins hors de l’abdomen béant et vous fera percevoir de façon plus aigüe le contenu de la nouvelle.

Quand vous aurez un peu de pratique vous pourrez éventuellement commencer à réassocier des éléments visuels, voire en ajouter d’olfactifs. Les calamars pourront ainsi rester quelques jours dans l’évier et commencer à donner, avec l’aide de quelques mouches tournant autour, une bonne idée de l’odeur des charniers récemment découverts aux environs de Kaboul. En faisant exploser un pétard dans un paquet de viande hachée macérée dans le jus de tomate, on devrait pouvoir se faire une idée assez précise, tant visuelle qu’auditive, de l’effet d’une mine anti-personnelle sur un jeune cambodgien ayant eu l’idée saugrenue d’aller jouer au football dans une zone non-sécurisée.

Si tout cela fonctionne correctement, si vous avez des cauchemars, des visions de charniers, si la simple idée d’entrer dans la cuisine vous donne la nausée, alors vous aurez la chance d’être obligés (sous peine de devenir fous) de passer à la phase suivante : tenter de comprendre le sens de toute cette souffrance, d'envisager froidement les situations, les conflits avec leurs parties. Alors vous pourrez peut-être sauver votre âme et par là, avec un peu de chance, le monde.

Allons éventrer un mouton, pour commencer.


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