Le billet d’aujourd’hui, sur le toujours excellent blog de Corine Lesne, nous apprend que la police d’un quelconque comté nord-américain a mis au point une voiture piégée non pour massacrer les badauds d’un marché moyen-oriental mais pour attraper les voleurs désireux de s’emparer de l’engin. Celui-ci est mal fermé, les clés ont été laissées sur le tableau de bord, mais il est pouvu d’une alarme qui clôt les portières, coupe le moteur et avertit la police lorsque le voleur a commencé de rouler. Voilà qui est ingénieux et bien monté. Je suppose que le bureau du shérif aura soigneusement étudié les statistiques de vols de voiture et choisi le modèle le plus prisé des voleurs pour garantir le succès de l’opération. Si elle ne donnait pas satisfaction et que la récolte de détenus (puisque je gage que c’est à cette aune que le succès se mesurera) était insuffisante, on pourra toujours mettre un modèle plus cher, avec des sièges en cuir, laisser une carte de crédit en évidence sur le siège du passager, que sais-je, on finira bien par les faire sortir de leur trou, ces salopards !

Il faut vraiment un esprit chagrin comme le mien (on peut le constater tout au long de ce blog où je critique tout sans jamais proposer ce qui n’est vraiment pas constructif) pour trouver pervers que l’on appâte ainsi les voleurs à l’aide d’un butin rendu le plus facile possible.

La pose de l’appât procède d’un objectif fort douteux : il s’agit de provoquer artificiellement le passage de la délinquance potentielle à la délinquance effective. Cela suppose que l’on croie en l’existence de délinquants potentiels, tout autour de nous, derrière moi, moi-même peut-être, dont on provoquera le passage à l’acte de façon contrôlée comme des artificiers font exploser un paquet suspect.
Curieux avatar de calvinisme que cette façon de considérer que le délinquant l’est par nature et non par acte. En une tentative bien cavalière de liquider le problème de la grâce et du libre arbitre qui, pendant des siècles, avait été envisagé avec d’infinies précautions, le taliban de Genève prétendait un effet que l’homme prédestiné au pêché est sans recours, pas même celui de sa volonté, laquelle est vacillante comme se charge de le démontrer le shérif du comté en laissant une voiture ouverte au vu des membres d’une société qui, m’a-t-on dit, a établi avec cette machine des liens quasi existentiels.

Mais l’aspect le plus troublant de l’opération est qu’elle procède non d’une volonté de combattre le crime, mais de l’erradiquer. La tâche policière est ici menée comme une opération d’extermination d’insectes nuisibles ou de rats que l’on attire avec des grains empoisonnés. On n’est plus dans le domaine de la justice mais dans celui de la zoologie et c'est un symptome caractéristique d'une société de techniciens à la fois idéalistes et pragmatiques que cette confusion entre la justice et la désinfection.

Seulement j’ai tendance à croire que, de même que dans toutes les grandes villes il y a un quota approximatif de un rat par habitant (nous avons tous notre rat, qui court dans des conduits occultes pour chercher sa nourriture et je me demande parfois si l’invention du métro ne serait pas une tentative inconsciente d’aller à la rencontre de cet alter ego, ce doppelgänger répugnant) il doit y avoir de même un quotient à peu près constant de criminalité.
Will Self décrit de manière parodique dans “La théorie quantitative de la démence” les effort d’un psychiatre pour démontrer que toute société dispose d’un “quotient psycho-sanitaire” constant, soit réparti sur l’ensemble des individus qui s’en trouvent plus ou moins névrosés, soit concentré sur une petite minorité qui devient alors carrément psychotique.
Je soupçonne pour ma part qu’il y a un “quotient socio-criminel” qui, le délit étant traqué jusque chez ceux que ne sont que susceptibles de le commettre, se concentrera sur un petit groupe qui descendra nécessairement aux niveaux les plus zoologiques de la violence de même que la police sera descendue au niveau prophylactique de la justice.

Parallèlement, en France, quelques “législateurs” caressaient récemment le projet d’un programme de détection précoce des comportements déviants que pourraient manifester les enfants des écoles.
Je suppose que cet ambitieux projet s’appuiera sur des théories extrêmements scientifiques comme l’étaient celles qui, au début du vingtième siècle, attribuaient les comportements humains à des dispositions reconnaissables par l’examen des circonvolutions du cerveau. De bons docteurs, membres de l’institut, se livrèrent ainsi à des dissections de caboches de guillotinés en espérant y découvrir la tare qui les avait conduits à cette triste fin (les guillotinés, pas les membres de l’Institut), comme leurs héritiers déroulent aujourd’hui des génotypes imprimés sur plastique transparent qu’ils examinent en les posant sur des panneaux lumineux.
On pourra ainsi annoncer aux enfants qu’ils sont génétiquement des délinquants en puissance, ce qui devrait suffire à les amener rapidement à l’être en acte car les enfants sont somme toute très obéissants et font presque toujours ce qu’on leur dit.

La démarche prophylactique étant assimilée, je ne doute pas que certains espèrent voir la science élaborer une technique de diagnostic prénatal de tendances criminelles. Si l’on refuse alors l’avortement (l’État devant respecter les convictions de chacun sauf dans le cadre prévu par la loi récemment votée sous la pression de l’indignation populaire solidaire des victimes), on pourra toujours cryogéniser le foetus jusqu’à ce que l’on ait découvert une thérapie génique contre la tendance au vol de scooter et incendie de conteneurs à ordures.

Le déterminisme calviniste réactualisé à l’adn devrait rapidement nous fournir les bases d’une socio-génétique et il est tout de même curieux de voir ainsi resurgir la “bio-sociologie”, cette pseudo-science défendue par l’extrême droite des années 70 (la vraie, la dangeureuse parce qu’intelligente, pas celle de Poujade et de ses héritiers) qui prétendait que les inégalités sociales pouvaient s’expliquer par des caractères héréditaires. Zola aussi y croyait, ses Rougons comme ses Macquart sont soumis à ce schéma (je n’ai jamais compris comment la gauche pouvait aduler ce déplorable prosateur pour qui le prolétaire est une bête fauve irrécupérable prisonnière d’une fatalité).

Enfin il y a une dernière et triste inversion dans ce fatalisme chromosomique. Dans les temps anciens, on tentait de révéler le destin des hommes en observant les étoiles ce qui était une façon de nous intégrer au cosmos : nos actes et pensées ainsi que leurs conséquences étaient donc à la fois cause et produit de la marche de l’univers, et si nous n’étions pas plus libres peut-être au moins étions nous plus grands.

Notre destin aujourd’hui n’est plus lié aux étoiles. Il n’est plus lié qu’à nos gênes. Nous avons essayé d’être libres, nous nous sommes retrouvés prisonniers de nous-même. C’était là le gardien le plus inflexible que l’on pût trouver.

Mais revenons vite à nos moutons. Il m’a semblé dernièrement observer chez eux un comportement déviant.


CUL_DE_LAMPE