“Il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille
qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu.”

Luc 18, 25

“Salauds de pauvres !”
Marcel Aymé

L’abbé Pierre disparu, les hommages multipliés puis disparus de même, il nous reste une image soigneusement et consciemment stéréotypée que d’aucun voient déjà, j’en suis sûr, sur les vitraux d’églises d’ici un siècle ou deux. Les étudiants en histoire de l’art apprendront à les décrypter : celui qui coupe sa cape en deux avec une épée c’est saint Martin, celui qui porte un chapeau où sont fixés des coquillages c’est saint Jacques, celui qui tient un livre dans une main et une maquette d’église dans l’autre, saint Thomas d’Aquin, celui qui porte une cape noire, un béret basque et un pull de camionneur, l’abbé Pierre. On ne devrait pas perdre une telle occasion d’enrichir le vocabulaire iconographique de la chrétienté...

Pauvre abbé Pierre. Il avait peut-être envie de temps à autres de porter autre chose, une chemise rouge, une casquette, que sais-je. Mais ses petits camarades devaient sans doute le convaincre que ça mise impayable de pensionnaire d’institution religieuse d’avant-guerre, revenant sous la surveillance d’un vicaire bedonnant d’une promenade dans les champs par une lugubre fin d’après-midi d’un jeudi de novembre, était essentielle pour l’image de l’entreprise. Pardon, de la fondation Abbé Pierre.
Le voilà donc transformé en icône, avec sa barbiche copiée de saint Vincent de Paul comme les moustaches de Dali l’étaient de Marinetti. Les catholiques grâce à l’abbé Pierre vont pouvoir simplement et facilement accomplir leur devoir de charité et soulager les souffrance des plus malheureux par un simple clic ici, et c’est déductible des impôts.

(Ne versons pas dans le sarcasme facile : on ne peut déprécier les efforts d’un homme en vue de donner à ses frères démunis un toit, un repas et un peu de chaleur humaine, non, on ne peut pas, du moins on ne devrait pas.)

“C’est 30% d’espoir en moins pour les exclus”, déclarait à un journalisme l'un des campeurs du canal saint-Martin en apprenant la mort de l’abbé. Outre ce que cette absurde quantification de l’espérance peut avoir d’à la fois navrant et cocasse, on retrouve une fois de plus ce terme “d’exclu” qui à le don de me mettre en fureur. Nous vivons dans un monde où l’homme qui ne possède plus est exclu : il a perdu sa condition d’homme laquelle, donc, dépendrait de ses possessions. Voilà qui est bien caractéristique de notre civilisation de vautours et de cannibales. Et le problème de l’abbé Pierre est que, en tant que prêtre, il lui aurait été autrement plus urgent de lutter contre cette perversion effarante, cette monstruosité sans nom qui fait dépendre la dignité de chacun de ses possessions, que de chercher, interpellant l’État ou les media, à redonner des possessions à ceux qui les avaient perdues pour leur rendre leur dignité, ce qui revient précisément à rentrer dans ce jeu abominable.

Il est un peu là le problème de l’abbé Pierre. S’occuper des pauvres c’est parfait. Dans la plupart des religions c’est même indispensable au maintien d’une spiritualité minimum, comme la pratique des gammes est indispensable au pianiste, par de mystérieux mécanismes que je serais bien en peine de décrire ici mais dont un des objectifs est de développer la capacité de compassion, c’est à dire une capacité à ne plus guère faire de différence entre soi-même et les autres. C’est cette capacité dont faisait preuve saint-Martin en partageant, très spontanément et très naturellement (ce point est d’une importance capitale) son manteau avec un pauvre. Il ne s’agit en aucun cas de prétendre erradiquer la pauvreté, il s’agit de préparer l’avènement du royaume du Christ, qui, rappelons-le “n’est pas de ce monde” (Jean 18, 36). C’est pour l’avoir oublié qu’Henri Jouès dit l’Abbé Pierre est devenu une espèce de saint matérialiste et politique à usage d’utopistes pétris de sentimentalisme (1). Ou s’il ne l’a pas oublié, c’est une part essentielle de ce qu’aurait dû être son message en tant que prêtre qui aura été escamotée. Et l’on pourra à bon droit soupçonner les media et le show-business auxquels il s’était adressé pour relayer ses paroles, d’avoir procédé à cette disparition.

Oh ! je sais que saint Vincent de Paul faisait de même, lui qui arpentait les salons pour chercher de l’aide pour son œuvre. Mais en relisant certaines de ses maximes, il m’est apparu assez clairement que ça n’était que sa couverture. En réalité Vincent était une taupe infiltrée chez les riches pour sauver leurs âmes. Car c’est là aussi ce que l’abbé Pierre semblait avoir un peu oublié : l’Église n’est pas là pour sauver les corps, lesquels sont de toutes façons voués à la disparition, mais pour sauver les âmes, tâche qui, celles-ci étant immortelles comme chacun sait, a le mérite de ne pas être vouée à l’échec. Les sœurs de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul étaient des femmes de bonnes familles que celui-ci venait sauver de l’ignominie de la richesse insouciante. Et le traitement le plus efficace, dans la plupart des cas, contre cette terrifiante peste de l’âme, c’est la pratique de la charité, la vraie, celle qui consiste à prendre dans ses bras le dernier et le plus puant des pouilleux pour le nourrir comme si c’était votre fils, ce qui est tout de même plus compromettant que de faire un don déductible des impôts à la Fondation Abbé Pierre en cliquant ici (2).

Assez donc avec les petites soeurs des pauvres ! Il est temps qu’un nouveau saint vienne fonder les petites soeurs des riches ! Ne peut-on rien faire pour tout ces nantis avachis dans leur ennui, nauséeux et languissants comme au petit matin après une nuit d’orgie ? Ne peut-on délivrer ces malheureux produits de classes moyennes qui oscillent entre le désespoir de consacrer un tiers de leurs journées à des tâches qu’ils savent inutiles, voire nuisibles, et l’angoisse de ne plus pouvoir effectuer ces mêmes tâches parce qu’ils ont besoin d’un salaire et des emprunts à rembourser ?  N’enverra-t-on donc pas de missionnaires pour sauver ces gosses de bonne famille qui à leurs quinze ans oscillent déjà entre le suicide rapide par défenestration ou plus lent par injections diverses, tandis que leurs parents indifférents se dissolvent dans les anxiolytiques ? N‘y aura-t-il donc personne au sein de l’église pour aider tous ces fleurons du secteur tertiaire à aborder la quarantaine sans sombrer dans ces délires dépressifs et hallucinatoires comme : “je vais tout plaquer, écrire un roman, ou faire quelque chose d’utile, je ne sais pas moi, partir avec Médecins sans Frontières”, qui les conduisent immanquablement au désespoir et à la destruction quand ils se rendent compte qu’ils sont pris dans leurs richesses comme entre les mâchoires du léviathan ?

Il est temps enfin de s’occuper des vrais pauvres, ceux qui ont vraiment tout perdu, c’est à dire leur humanité, leur âme. Ça fait du monde....

Mais revenons à nos moutons.


CUL_DE_LAMPE


(1) Pour être juste, il faudrait replacer l’attitude de l’abbé Pierre dans un contexte historique très marxisant dont sont issus le mouvement des prêtres ouvriers, ou la théologie de la libération, entre autres.


(2) Il faudrait ajouter ici que si le Christ dit qu’il est difficile à un riche d’entrer au royaume des cieux, il ne dit pas que c’est impossible. La “Légende dorée” de Jacques de Voragine raconte par exemple comment un ermite menant une vie d’ascèse et de prière, voyant scandalisé comment Saint Ambroise de Milan conduisait une procession vêtu d’habits sacerdotaux qu’il trouvait trop richement ornés, entendit une voix lui dire : “Ambroise éprouve moins de plaisir à porter ces habits que tu en as éprouvé ce matin à caresser ton chat”.

Je m'aperçois que le thème ici traité commence à être un peu récurrent sur ce blog : vous me pardonnerez de me citer moi-même et de vous renvoyer et .