On nous apprend la libération après vingt-quatre ans de détention (ce qui n’est pas négligeable) de Brigitte Mohnhaupt, ancien membre de la bande à Baader.
Cette femme a maintenant cinquante-sept ans ce qui signifie qu’elle entré en prison à trente trois ans. Autant dire qu’elle aura passé toute sa vie d’adulte en cellule ce qui est une façon assez sûre de la foutre en l’air (comme on dit vulgairement). Quel âge aviez-vous, il y a vingt-quatre ans ? Vous rappelez-vous tout ce que vous avez fait depuis ? Les gens que vous avez aimé ou détesté, les lieux que vous avez visité ? Repensez-y. Pendant tout ce temps, Brigitte Mohnhaupt était en prison. Ça n’est pas choquant mais c’est encore moins réjouissant.

Malgré cela, la libération de Brigitte Mohnhaupt a provoqué des protestations des proches des victimes, ce groupe qui surgit infailliblement autour des cadavres et dont la voix éraillée de rancuniers qui prétendent demander justice est bien l’une des plus irritantes que l’on puisse percevoir dans le tohu-bohu politique qui nous environne. J’y reviendrai.

Les “proches des victimes” ont allégué que Brigitte Mohnhaupt n’avait manifesté aucun remord, semblant oublier que les autorités allemandes, que j’ai peine à imaginer faisant preuve de mansuétude dans une affaire de type, appliquent des lois dont aucune à ma connaissance n’a prévu de remettre en vigueur la peine médiévale de l’amende honorable. On ne voit donc pas très bien en quoi une quelconque déclaration de repentance eût été nécessaire à la libération de Brigitte Mohnhaupt. Et même en se plaçant sur le plan strictement moral, on peut considérer que d’avoir passé vingt-quatre ans au fond d’un trou est une expiation suffisante pour ne pas avoir en plus à exprimer publiquement un “remord”.
Je conçois sans difficulté que l’on puisse éprouver du chagrin quand un proche est assassiné pour quelque motif que ce soit, politique ou crapuleux (encore que je ne vois pas pourquoi cela devrait être une règle absolue). Mais que ce chagrin, au bout de vingt-quatre ans soit encore si vif que l’on en vienne à contester l’application du droit, voilà qui à mon sens relève de la psychothérapie... Vingt-quatre ans de deuil et de vengeance ruminée, cela ne se conçoit guère que dans certains villages reculés de Sicile, et encore.
Aurait-il fallu une cérémonie expiatoire, ou un procès stalinien au cours duquel Brigitte Mohnhaupt aurait proclamé sa honte d’avoir remis en cause le bien-fondé de la démocratie capitaliste et supplié qu’on la punisse le plus durement possible ?

Autant l’avouer, malgré les efforts intenses et continus de la propagande officielle, je ne parviens pas à éprouver spontanément la répulsion souhaitée en haut lieu à l’écoute ou à la lecture de “terroriste”, ce mot si récurrent que cela en devient une litanie.
J’ai encore très présent à l’esprit que ce mot, aujourd’hui infâmant quelles que soient les réalités complexes et changeantes qu’il recouvre, était un titre de gloire lorsque les nazis l’accolaient à ces résistants pour lesquels l’école publique française m’a, dans mon enfance, soigneusement inculqué une admiration que la maturité a nuancée mais pas complètement supprimée.

La Fraction Armée Rouge, cette poussée extrême de la contestation des années 70, fut aussi l’histoire d’une bande de petits morveux qui, honteux du passé de leurs pays, s’égarèrent dans une quête adolescente, absurde, névrotique, d’une pureté politique qui, plus qu’une chimère, est un oxymore ; une tentative désespérée d’échapper au miasme de la mauvaise conscience héritée de leurs parents lesquels feignaient de croire qu’après le ridicule autodafé de Nuremberg (comme si un procès aux bases juridiques par ailleurs douteuses pouvait prétendre rendre une quelconque forme de justice quand le nazisme, plus qu’un crime, est le trou noir dans lequel ont disparu tous les référents de la bonne conscience moderne occidentale) la bonne société allemande, celle que décrivent les romans d’Heinrich Böll, pouvait de nouveau se dédier sans complexes au maintien de l’ordre moral et financier de nos bonnes démocraties.

Je ne vais pas faire de plaidoirie en faveur de la bande à Baader, d’autant que je suis à peu près persuadé qu’à l’exaltation révolutionnaire du début succéda rapidement une fuite en avant meurtrière, faite de peur panique et d’hallucinations plus ou moins paranoïaques que la clandestinité devait encore augmenter (il y a de belles pages sur ce mécanisme dans “Moravagine” de Blaise Cendrars).

Ulrike Meinhof retrouvée pendue dans sa cellule (d’isolement...) en mai 1976, puis Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Jan Carl Raspe, le 18 octobre 77, trois d’un coup, presqu’aussi bien que le vaillant petit tailleur, chacun dans sa cellule (d’isolement). Non, je ne crois pas à la thèse officielle du suicide. Ingrid Schubert enfin, le 12 novembre. Ça sentait la fin.

Brigitte Mohnhaupt participa à l’assassinat en réprésaille du représentant de la fine fleur du miracle économique allemand de l’après-guerre, Herr Hans-Martin Schleyer, nazi enthousiaste de la première heure jusqu’à s’engager dans la SS au sein de laquelle il avait certainement acquis les qualités d’endurance et de leadership qui devaient le conduire à présider divers conseils d’administration comme celui de Daimler-Benz ou de la Dresdner Bank, de même que plusieurs organisations patronales. Un homme de bien, comme on le voit, un pilier du système.
Mais sa mort fut, je crois, un coup de grâce que Brigitte Mohnhaupt se porta à elle-même. La suite ne fut plus qu’agonie.

Au moins Brigitte Mohnhaupt a-t-elle bénéficié de l’application sourcilleuse de la procédure pénale : il semblerait que la société allemande ait su, au moins de par sa tendance à la stricte application des normes en vigueur, ne pas tomber dans le travers émotionnel qui transparait dans l’attitude de la France et de l’Italie. Il y a en effet des relents d’une haine vengeresse du système dans le traitement infligé aujourd’hui à un Cesare Battisti qu’un candidat à l’exercice testostéroné de la fonction présidentielle française envoie, pour sa gloriole, chercher au Brésil où il ne demandait probablement qu’à pleurer tranquillement la fin de ses illusions. Acharnement morbide, encore, à maintenir en détention une Nathalie Ménigon dépressive et à moitié paralysée alors que les législations en vigueur offrent semble-t-il tous les arguments nécessaires pour l’envoyer terminer chez elle sa triste existence de petite cruche prise dans l’exaltation messianico-guevariste de son époque.

À moins que l’Autorité soit devenue si faible qu’elle ne puisse plus s’affirmer qu’en s’acharnant sur des réprouvés solitaires...

Mais on veut encore nous faire croire que cette fille représente un quelconque danger pour l’ordre public... Action Directe, il est vrai, a commis le crime suprême de s’attaquer à des symboles de l’ordre politique et industriel du gaullisme finissant : il est peu de crimes aussi impardonnables que ceux qui attaquent non les fondements de l’État mais ses emblèmes. Nathalie Ménigon restera donc au trou jusqu’au bout. Si quelque juge s’avisait de considérer qu’aucun argument juridique ne s’oppose à sa libération, on trouvera bien un quelconque “proche des victimes” pour agiter l’opinion publique sentimentale et provoquer des indignations sélectives : plus encore que la répression policière, c’est un des ressorts les plus efficaces de nos tyrannies modernes.

Mais revenons à nos moutons.


CUL_DE_LAMPE