nos moutons

Un blog sans queue ni tête mais qui retombe toujours sur ses pattes. Écrit avec mauvaise foi mais de bonnes manières, et toujours un excellent mauvais goût.

25 septembre 2007

DU ZEN ET DE LA CONSULTATION DE WIKIPEDIA (un billet constellé de liens bleus)

Je lui dirai les mots bleus
Les mots qu'on dit avec les yeux
Parler me semble ridicule
Je m'élance et puis je recule
Paroles: Jean-Michel Jarre. Musique: Christophe
© Francis Dreyfus

Ce que je préfère de Wikipedia c’est le bouton “un article au hasard” situé en haut à gauche de la page d’accueil.

Avez-vous, vous aussi, dans votre enfance, connu les délices de l’encyclopédie familiale que l’on feuillette blotti dans un fauteuil du salon en croquant du chocolat aux noisettes (tome 13, Ouagadougou-quantification) ? Et bien avec Wikipedia c’est encore mieux. C’est comme de feuilleter en même temps les vingt-cinq tomes, avec l’assurance que les articles qui défileront devant vous n’auront même pas entre eux le lien certe ténu mais encore trop logique de la proximité alphabétique qui s’impose inévitablement quand on n'en feuillette qu’un seul.

Car il faut, pour donner tout son charme à l’exercice, préserver le caractère totalement aléatoire de la succession des données à l’écran (et donc résister à la tentation de cliquer sur les liens qui se présentent au fil du texte).

Il faut également résister à la tentation d’essayer de comprendre les articles. C’est un exercice qui peut être amusant par ailleurs, surtout quand on s’attache au profil de son auteur tel qu’il apparait entre les lignes.
Ainsi on devine de loin en loin un officier compilant l’historique de son corps et ne pouvant éviter quelqu’envolée lyrique sur quelques-uns de ses faits d’arme : “aujourd’hui, seul subsiste le 1er régiment de spahis stationné à Valence ; il est le dépositaire de toutes les traditions de ses glorieux ancêtres” (sic).

Ici l’auteur, resté anonyme de par les règles de Wikipedia a néammoins réussi à parsemer l’article de croquis explicatifs, eux signés, charmants du reste, qu’il a manifestement exécutés lui-même et légendés d’une calligraphie délicieusement surranée (où donc les officiers du 1er régiment de spahis de Valence ont-ils appris à écrire et dessiner de la sorte ?).
On trouvera encore une liste des races de chiens pourvues de liens vers un article détaillé sur chacune d’entre elles, manifestement rédigé par un quelconque groupement d’éleveur ou fédération canine qui a eu à cœur de spécifier dans la rubrique “morphologie et description” que le rottweiler est “d'humeur aimable et paisible et aime les enfants” (ben voyons !), cette dernière qualité étant d'ailleurs attribuée à toutes les races sans exception afin, je suppose, de ne pas effrayer les parents et acheteurs potentiels du molosse.
Notons enfin les pages sur des établissements clairement commerciaux, rédigées non moins clairement par l’attaché de presse ou chargé de relation publiques de l’entité concernée avant d'être modifiées par la personne occupant les mêmes fonctions au sein d'une entité concurrente.
Au reste, si quelque lecteur appréciant ce blog voulait avoir la bonté d’ouvrir sur Wikipedia un article qui lui soit consacré, nos moutons lui en seraient infiniment reconnaissants.

Il faudra également résister à la tentation d’évoquer au fil des pages Borges et son Livre de sable dont chaque page se dédoublait entre les doigts jusqu’à l’infini de sorte qu’on ne pouvait jamais retrouver une page déjà lue. Il est effectivement peu probable qu’une utilisation normale de la fonction “une page au hasard” de Wikipedia permette de tomber deux fois sur la même page, à moins d’y consacrer des mois.

Il faut résister à tout cela, s’installer commodément devant l’écran, le dos droit, la nuque tendue, inspirer puis expirer longuement, et faire défiler les pages à l’écran, de manière aléatoire comme nous l'avons indiqué.

Nous apprendrons ainsi pour l'oublier aussitôt, dans ce même ordre, avec cette même orthographe et syntaxe, et au long d’une séance de durée moyenne que le Royal Aircraft Factory B.E.2 (Blériot Experimental) était le premier avion militaire à être utilisé par le Royaume-Uni, que Pichot de la Graverie est une famille française de Laval, apparentée aux Clouët de Mayenne, que le château de Maudétour-en-Vexin se situe dans le Val-d'Oise, région Île-de-France, et fut édifié au début XVIIIe siècle à l'emplacement de l'ancien manoir des Rubentel, dont il ne reste aucune trace, que Stevie Williams (né en 1979), est un skateur professionnel qui est l'un des plus grands skateur du monde et que ces principales sponsors sont Dgk by Rbk,Venture trucks, gold wheels, qu'XOF est un code, qui signifie franc CFA BCEAO, la monnaie commune de 8 États africains émise par la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), et auparavant dans la Zone franc regroupant des anciennes colonies de l'A.O.F. selon la norme ISO 4217, que Nicolas Marie Thérèse Jolyclerc est un écrivain et un botaniste français, né en 1746 à Lyon et mort en 1817, que louette d'Égypte (Alopochen aegyptiacus) est un canard de la famille des Anatidés, que Georges Lahy dit Virya (né le 27 novembre 1955 à Marseille) est kabbaliste, écrivain, éditeur et arrière-petit-fils du psychologue et sociologue Jean-Maurice Lahy, que les bambous sont des plantes monocotylédones appartenant à la famille des Poaceae, qu'en coiffure le produit réducteur est un liquide réducteur qui libère deux atomes d’hydrogène qui rompt les ponts cystine, et même que Sezen Aksu, (née le 13 juillet 1954 à Denizli, Turquie), est une Auteur-compositeur-interprète très connue en Turquie.

Sans varier la posture, et en adaptant le conseil des maîtres zen de laisser les pensées s’éloigner comme les nuages dans le ciel, nous laisserons disparaitre dans le cyberespace, poussés chaque fois par celui qui les suit, des textes nous informant lors de leur bref et insignifiant passage à l'écran que Sandy Koufax (né Sanford Braun, 30 décembre, 1935) était un joueur américain de baseball et qu'il a joué toute sa carrière aux Dodgers de Los Angeles, que Joseph Bialot est un écrivain français né à Varsovie le 10 août 1923, que la communauté de communes de Cruseilles est une structure intercommunale française du département de la Haute-Savoie, que Josh Freed est un journaliste, écrivain, humoriste, réalisateur, scénariste et acteur québécois,  que Paul Hudson alias H.R. pour Human Rights ou encore Ras Hailu Gabriel Joseph I (né le 11 février 1956 à Londres) est un chanteur Afro-Américain rastafarien qui fusionnera parallèlement à sa carrière au sein du groupe Bad Brains différents styles de musiques noires dans une approche qui s'avèrera singulière, éclectique et artisanale, que le Mont Bates est un volcan et le point culminant de l'île Norfolk (Australie), que le rhododendron (du grec rhodon « rose », et dendron « arbre », littéralement arbre à rose) ou azalée est une plante dont le genre appartient à la famille des Éricacées et dont la floraison est spectaculaire et provoque l'émerveillement (sic), que Climb dance est un court métrage français réalisé par Jean-Louis Mourey, sur la course de côte du Pikes Peak, que le genre Geocrinia regroupe plusieurs espèces de grenouilles de la famille des Myobatrachidae endémiques dans le sud-est ou le sud-ouest de l'Australie, que le Piacenza Calcio est un club de football italien basé à Plaisance qui évolue en 2007-2008 en Serie B, que le réacteur pressurisé européen (EPR, de l'anglais European Pressurized Reactor, rebaptisé aussi US-EPR pour Evolutionnary Power Reactor aux États-Unis) est un réacteur nucléaire présenté par ses concepteurs comme étant "de troisième génération", que le terme "Nachos" peut désigner un plat communément rencontré dans les menus genre Tex Mex et qu'il faut le déguster encore chaud, et rapidement pour ne pas que le fromage durcisse en se refroidissant, que Nicole Questiaux est née à Nantes (Loire-Atlantique), le 19 décembre 1930, que l'assistance gravitationnelle, dans le domaine de l'astronautique, est l'utilisation de l'effet du champ gravitationnel d'un corps céleste sur le vecteur vitesse d'un engin spatial, lorsque la trajectoire a été prévue pour en tirer profit, que la commission interministérielle pour l'étude des exportations de matériel de guerre (ou CIEEMG) donne les autorisations d'exportation d'armement et valide les contrats d'armement à l'exportation, que 75017 est un nombre impair désignant le code postal du 17e arrondissement de Paris alors que UE5 est la désignation provisoire du 75017e astéroïde découvert par LINEAR en 1999, que Ljiljance est un village de Serbie situé dans la municipalité de Bujanovac, district de Pãinja qui, en 2002, comptait 535 habitants, et aussi que le protocole MOESI (Modified Owned Exclusive, Shared, Invalid) est un protocole de cohérence utilisé dans les systèmes multiprocesseurs.

Alors, avec un peu de persévérance, peut-être pourrons-nous, en lisant que la Liste de joueurs des ligues majeures qui ont frappé 500 coups de circuit comprend 22 noms, obtenir le satori.

Et rejoindre nos moutons dans la vacuité parfaite.


CUL_DE_LAMPE

Posté par Pabl o à 10:45 - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Personnellement je ne peux pas résister, sur wikipédia, aux pages de discussions. Y voir des gens s'énerver, se calmer, s'apostropher vigoureusement pour reprendre un peu plus loin un ton "contenu"... céder la parole à d'autres pour revenir un peu plus tard, ou au contraire ne jamais rien lâcher, répondre à chaque moindre petite proposition de modification...
sans compter ceux qui tiennent les ultraorthodoxes du langage, les férus de précisions ou au contraire les idéologues patentés... sans oublier ceux qui demandent des sources pour des points d'une évidence absolue...
je pourrais y passer des heures...

Posté par clic, 25 septembre 2007 à 23:31

Ah ben tiens, ce soir, je serais moins bête, en comptant mes moutons.

Posté par Jean-Balthazar, 26 septembre 2007 à 22:17

Il existe d'autres encyclopédies collaboratives en ligne, mais oui. Par exemple, celle-ci, Conservapedia :
http://www.conservapedia.com/Main_Page qui dénonce avec véhémence le "biais" des pages de Wikipedia.

Sous le titre "Popular Articles at Conservapedia", cliquer sur "Examples of Bias in Wikipedia", ça vaut on pesant de cacahuètes.
Aussi, les entrées "Atheism" ou "homosexuality".

Note légale : il va sans dire que ni l'auteur de ce blog, ni ses commentateurs, ne sont responsables du contenu des liens cités que les lecteurs ne parcourront qu'à leurs risques et périls, en ayant pris soin de contacter auparavant leurs assureurs, avocats et autres représentants légaux de leur choix.

Posté par Jean-Balthazar, 26 septembre 2007 à 23:00

@ clic
Suivant vos conseils, je suis allé voir les discussions : ça fait l'effet d'une plongée dans les égouts.
Je suis revenu à la liste de chiens que je mentionnais et à l'article consacré au Pitbull dans lequel l'auteur n'a, cette fois, pas sérieusement essayé de nous faire croire que c'était une créature paisible et affectueuse.
La discussion comporte l'intervention d'une propriétaire de Pitbull ressassant l'argument selon lequel un chien n'est jamais que ce qu'en font ses maitres. Le pire est qu'en plus d'être illettrée, son ton est tellement con et agressif qu'on est tenté d'en conclure que si le Pitbull ne l'était pas lui-même à l'origine, il le deviendrait de par l'état d'esprit de ceux qui les possèdent.
Que cet animal soit, comme on nous l'apprend, très prisé aux États-Unis n'est pas non plus pour nous raasurer...

@Jean Balthazar
Merci pour le lien. Mais au fond Conservapedia a le mérite d'assumer pleinement le caractère idéologique de toute encyclopédie. Ce ne sont pas Diderot et d'Alembert qui diront le contraire.

Posté par Pablo, 27 septembre 2007 à 08:49

Pablo, le mérite n'est pas immense, si l'on y songe bien : Conservapedia, en accusant Wikipedia d'être "biaisée" (jusqu'à la garde ?) prétend, n'est-ce pas, à détenir l'objectivité (la fameuse).

(On peut bien lui reconnaître, sur le sujet de l'homosexualité et de la "protection de la famille" en général, un accord profond avec Ahmedinejad. Mais, on ne dirait que cela ne fait pas avancer la cause de la paix entre les nations pour autant…)

Posté par Jean-Balthazar, 27 septembre 2007 à 11:03

D'accord. Mais au moins Conservapedia prétend-elle à l'objectivité sur la base de prémisses idéologiques clairement identifiables.
Wikipedia, elle, prétend à l'objectivité sur la base de théories fumeuses sur "l'intelligence collective" laquelle si elle existait ne pourrait guère être autre chose qu'une manifestation de "l'air du temps" (l'idéologie de Conservapedia aussi, j'en conviens).

Posté par Pablo, 27 septembre 2007 à 11:30

h

heing ?

Posté par vanch', 28 septembre 2007 à 11:06

Ah, les feignasses !

Wikipedia est un formidable outil, géniale idée de la mutualisation des savoirs, qui génère hélas de gros dégâts. Comme toujours, c'est moins l’outil qui est en cause que la mauvaise utilisation qu’on en fait. Soyons honnêtes : cette encyclopédie est truffée d’erreurs, de contre-vérités, d’informations erronées, incomplètes, ou parfaitement farfelues. La rigueur ayant abandonné depuis bien longtemps nos cons tant porains zappeurs, les erreurs se propagent de pages web en pages web, de copies de collégiens en devoirs de lycéens et l’on retrouve, par les vertus du copier/coller, les mêmes affirmations jamais vérifiées, les mêmes idées reçues jamais réfutées, les mêmes inepties jamais dénoncées, bref, un savoir de carton-pâte approximatif, inconsistant et incertain.

N’en jetons pas la responsabilité sur les auteurs des articles. Il est après tout méritoire de consacrer un peu de son temps à vouloir faire partager son savoir, même s’il est imparfait, et c’est plus méritoire encore lorsqu’on le fait d’une manière anonyme et parfaitement désintéressée. La faute en revient plutôt à l’immense majorité des utilisateurs qui n’ont pas compris que Wikipedia n’était pas un produit de consommation achevé, mais un perpétuel "work in progress" qui demande que chacun mette la main à la pâte. Pour que le système fonctionne, il faudrait que cet espace ne se divise plus entre "ceux qui savent et qui publient" et "ceux qui ne savent pas et qui consomment". Il serait souhaitable que "ceux qui ne savent pas" fassent un minimum d'efforts pour se transformer en "ceux qui veulent savoir" afin que toutes les affirmations soient systématiquement vérifiées, recoupées, et éventuellement corrigées. Il est tout à fait possible (cela se pratique quotidiennement) de rédiger une dissertation de philosophie, de littérature ou un devoir d’histoire en grapillant par-ci par-là sur le Ouaibe quelques phrases qu’on met bout à bout et qui peuvent faire illusion. On n’a strictement rien appris, et pire encore, on a colporté des erreurs ou des âneries. Mais au moins, on a fini son devoir en un temps record et l’on peut se consacrer à sa console de jeux.

Cordialement.

P&MV

Posté par Paul & Mick, 30 septembre 2007 à 17:36

Bien sur que l'EPR est de 3e generation, il n'y a que notre president qui ne me sache pas !
Mon dieu, ça me fait encore si bizarre de me dire...

La bise à Pablo en passant

Posté par froutiguette, 01 octobre 2007 à 03:06

P&MV,
ce billet n'était pas une critique de Wikipedia (quoique) qui est effectivement un outil très utile : il m'est même arrivé de l'utiliser, avec toutes les précautions que vous mentionnez.
Disons juste que la pratique du bouton "un article au hasard" telle je l'ai décrite peut faire apparaitre une certaine vanité du savoir encyclopédique. Peut-être même du savoir en général.

N'allez pas chercher beaucoup plus loin. Il m'arrive d'écrire des billets sans intentions démonstratives particulières, vous savez.

Posté par Pablo, 01 octobre 2007 à 11:13

Paradoxe

Pabl o, c'est bien ainsi que j'avais compris votre billet. J'utilise fréquemment Wikipedia, j'y ai publié quelques articles, j'en ai corrigé quelques autres. C'est un formidable outil, qui doit être considéré comme un outil et pas davantage. Ma réaction était plutôt celle d'un vieux khon de prof qui en arrive à penser que le formidable fonds de documentation disponible sur Internet, loin de favoriser la culture et la connaissance, encourage souvent plutôt la paresse et la facilité. Lorsque jadis les gamins pataugeaient dans les bibliothèques pour réunir les éléments nécessaires à leurs travaux, ils devaient fournir un vrai effort de recherche, de copie, de tri, de synthèse, de réflexion. Aujourd'hui, ils butinent trop souvent sur Google et copient/collent, puis impriment tout et n'importe quoi, la plupart du temps sans le mettre en doute et parfois sans même le lire. Ce sera peut-être un des paradoxes de l'Internet. Plus on a de connaissances à sa disposition, moins on en profite. Trop de savoirs tuerait-il le savoir ?

Posté par Paul & Mick, 01 octobre 2007 à 22:39

Oui, j'aurais tendance à être d'accord avec vous : trop de savoir tue le savoir et surtout tant de savoir à disposition immédiate tue le désir de savoir en donnant une illusion d'omniscience.

Et tant d'info rend indifférent. Par saturation, je suppose. Je vous renvoie à un mouton sur ce thème :
http://nosmoutons.canalblog.com/archives/2006/11/27/3285830.html
Cela dit, que les potaches soient feignasses n'est pas nouveau. Mais ils ont à présent les moyens technologiques de leur paresse. Autrefois pour recopier une encyclopédie pour un exposé,même mot pour mot, il fallait malgré tout la lire...

Posté par Pablo, 02 octobre 2007 à 19:37

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=147532&pid=6323763

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :