St_John_Coltrane

Une amie en visite à San Francisco a accepté à ma demande pressante de bouleverser son programme de visites pour se rendre à la Saint John Coltrane Church de Fillmore Street afin de m’y dégotter l’îcone ci-dessus, œuvre du révérend Mark C.E. Dukes.
Je trouve les flammes sortant du saxophone particulièrement irrésistibles.
Inutile de décrire ici la joie qu’elle m’a faite et la reconnaissance que j’éprouve à son égard.
(L’existence de cette église, découverte il y a peut-être quinze ans dans un bref article de Libé, m’avait inspiré un précédent billet rédigé au cours d'une écoute attentive tout en parcourant les Fioretti de saint François d’Assise.)

Évidemment l’image fera sans doute sourire la plupart. Pourtant, avec sa composition byzantine irréprochable et cette petite touche de fresque copte éthiopienne que donnent les traits négroïdes du visage, elle n’est somme toute guère plus démente (et même plutôt moins) que ce qu’a produit l’art chrétien depuis le dix-huitième siècle (soyons indulgents et ne remontons pas plus le cours de l’histoire de l’Art) sans parler des chromolithographies que l’on vend encore dans certaines librairies de la rue saint-Sulpice et qui ont sûrement plus fait que la propagande marxiste pour la propagation de l’athéisme chez les gens même pas de goût mais de simple bon sens, ni des ignobles vitraux et fresques vomis par des infraToffoli et autres subFolon qui décorent depuis les annés 50 des églises en béton armé qui semblent des bunkers du mur de l’Atlantique conçus par Rommel lors d’une crise de delirium tremens.

Fera sourire de même, je le subodore, l’idée d’une canonisation d’un musicien de jazz. Certe, outre qu’il était un musicien de génie, à mon avis un des plus grands du vingtième siècle, John Coltrane était un homme d’une grande piété ainsi, au dire de ses contemporains, qu’un prodige de douceur et de délicatesse envers son entourage. Mais on est en droit de penser qu’il est un peu rapide d’en conclure à sa sainteté bien qu’après tout ça ne soit guère plus rapide que les trois quart des canonisations frénétiquement effectuées ces dernières années par les autorités vaticanes, dans un but clairement plus politique que strictement pastoral et grâce à des manœuvres procédurales qui ont, semble-t-il, laissé le droit canonique quelque peu chancelant.
Toujours est-il que des membres de la  African Orthodox Church (A.O.C.) ont résolument franchi le pas pour fonder la Saint John Coltrane Church et y célébrer des offices semble-t-il très swing au long desquels les officiants improvisent sur “A Love Supreme” après avoir lu certaines pensées édifiantes du saint fondateur.

Après tout l’esprit souffle où il veut, l’Église catholique a institué une fête des saints inconnus... enfin ce blog n’est pas le lieu pour instruire un procès en canonisation, ni à charge ni à décharge.

Sans qu’il soit besoin d’aller jusqu’à proclamer sa sainteté, et mettant (provisoirement) de côté la magnificence de ses compositions, il y a chez Coltrane la capacité portée au plus haut degré de s’emparer d’un thème quelconque, de la plus niaise des ritournelles et de la tordre, la détordre et la disséquer jusqu’en extraire des éclats de beauté qu’on aurait jamais sans lui pu croire contenus dans une bluette aussi désagréablement insignifiante.
C’est là un de mes exercices jazzistiques préférés, qui révèle une intelligence et une pénétration de la réalité dont peu d’arts aujourd’hui sont capables.
Je ne me lasse pas d’écouter ce que fait Miles Davis (avec John Coltrane) de “un jour mon prince viendra” et  l’interprétation de “La Paloma” par Charlie Parker ou celle de “Mon homme” par Billie Holiday sont des revanches éclatantes du génie sur le mauvais goût et la médiocrité qui me sont aussi indispensables, à intervalles réguliers, qu’un séjour dans un sanatorium alpin l'est à un tuberculeux. De l’air, enfin !

Voici un extrait de “La mélodie du bonheur”, une comédie musicale américaine évidemment inepte et vulgaire, dans laquelle on voyait Julie Andrews en nonne virée de son couvent pour aller jouer les neo-Mary Poppers (pardon,Poppins) avec les rejetons à têtes de reichkinder d’un aristocrate plus ou moins bavarois (ou autrichien) et à moitié psychopathe. C’est de la comédie musicale américaine. C’est gluant. Ça suinte de bon sentiments primaires. Tout au plus ceux que leur caractère inclinent à l’indulgence pourront-ils dire que “c’est bien fait” comme on peut dire du crochet à décervelage du père Ubu qu’il est de bonne facture, incassable grâce à son alliage d’aluminium et tungstène.
(La 20th century Fox ayant fait retirer l’extrait de YouTube, ne subsiste que ce mauvais montage d’amateur avec la musique et sans les images du film ; vous ne perdez pas grand’chose et ne vous sentez pas obligés d’aller jusqu’au bout.)

Éprouvant, non ?

Et pourtant il suffit à John Coltrane de reprendre le thème pour, en toute innocence et sans aucun esprit parodique, en balayer tous les miasmes.
Qu’un tel monument de mièvrerie poisseuse, de guimauve musicale yankee, puisse ainsi voler en éclat sous les coups d’une bande de nègres en extase, essouflés et fumants comme des boxeurs, tient pour moi (toutes proportions gardées) de la libération miraculeuse.

C'est entre autres pour cette capacité libératrice à nous rendre visibles, en les faisant éclore, les beautés cachées sous les pires scories artistiques de notre époque si riche en la matière que mes moutons et moi, effectivement, rendons un culte à John Coltrane.


CUL_DE_LAMPE

Note :
Non filmée et donc absente de YouTube, la meilleure version de “My favorite things” est, je crois, celle-ci, disponible sur Amazon à un prix ridicule au vu de la quantité de joie, de beauté et d’intelligence contenue dans un simple disque.