Depuis des années, sous le fallacieux prétexte qu'une attitude positive et optimiste pouvait améliorer les effets de la thérapie, des hordes de bien-intentionnés familiaux ou médicaux harcèlent les cancéreux pour qu'ils adoptent ces poses ridicules. Ma mauvaise foi coutumière m'incline d'ailleurs à soupçonner qu'il s'agissait avant tout de faire taire ces malheureux dont les hurlements de souffrance sont particulièrement dérangeants quand on regarde la télévision.

Pour qui revendique haut et fort le droit imprescriptible de la personne humaine à être de mauvaise humeur et à envoyer ses contemporains au diable, une étude scientifique récemment effectuée par l'université de Pennsylvanie constituera une excellent nouvelle : il s'agissait d'un mythe, l'état d'esprit des patients atteints de tumeurs au cerveau ayant participé à l'étude avant de mourir n'a en rien influencé le résultat du traitement.

La perspective de mon cancer du foie m'apparait déjà un peu moins sombre. L'agonie, dit-on, est quelque chose d'enquiquinant ; avoir à singer l'optimisme devant mon entourage me rendait la mienne désagréable par avance. D'autant qu'on me permettra de trouver franchement pervers de se livrer à des chantages affectifs (ou scientifiques) pour obliger un malade à trouver que la vie est belle alors qu'il s'apprête précisément à la quitter.

Quoiqu'il en coûte aux familles et personnels hospitaliers, je me réjouis donc de voir remis à l'honneur les pleurs et douleurs, les hurlements qui résonnent dans les couloirs, les blasphèmes de ceux qui rendent Dieu responsable de leur supplice, enfin toutes choses qui permettront de rappeler aux bien-portants et autres positiveurs qu'à chacun de leurs pas ils sont suivis par leur mort.

Je vais jusqu'à espérer qu'on en profitera pour reformer la corporation des pleureuses. J'aimerais assez qu'on en rassemble deux douzaines autour de mon lit de mort puis autour de mon cercueil dont les cris et hurlements iront rappeler aux survivants que je ne suis plus à plaindre mais que leur sursis en revanche diminue à chaque seconde (puisque plus personne ne peut trouver, au détour de nos villes, de ces représentations macabres avec lesquelles le Moyen-Âge rappelait à chaque instant que la mort était en définitive la seule certitude dans l'avenir).

Tant qu'à faire je ne serais pas contre un glas pour parfaire l'ensemble.

Et quelques moutons, évidemment.


CUL_DE_LAMPE