On a donc emmené ce crétin dans une prison de très haute sécurité située sur un plateau aride, à quelques kilomètres au sud-ouest de Colorado Springs. Le paysage de la région n’est guère avenant mais cela importe peu à Zacarias Moussaoui qui de sa vie ne reverra jamais aucun paysage. Il est prévenu, on le lui a dit, il ne sortira jamais de prison. Toutes espérance lui ayant d’emblée été ôtée, il ne lui restera que celle du miracle. Lui qui rêvait d’une mort apothéosique devra vivre dans une boite de béton hermétiquement fermée sans contact autre qu’un gardien et sa pauvre âme égarée dans les méandres bourbeux d’un pseudo-messianisme suicidaire. Il ne nous reste plus qu’à espérer qu’en récitant ce Coran auquel il n’avait manifestement rien compris, il trouve la seule échappatoire qui soit désormais à sa portée. Mais d’autres mieux disposés que lui y ont échoué, hélas! et dans des conditions moins adverses. La folie est l’hypothèse la plus probable quant à l’avenir de Moussaoui.

J’essaye de me figurer ce qui l’attend : peut-être devrais-je passer une journée entière seul et immobile dans un box de parking souterrain pour me faire une petite idée, avec un gros effort d’imagination morbide, de ce que va être à présent la "vie" de Zacarias Moussaoui. On me dira qu’il l’a cherché et que d’autres sont plus à plaindre. C’est possible. C’est une question de goûts et tendances de chacun. Ne vous en déplaise, je plaindrai Zacarias Moussaoui et ses compagnons invisibles de captivité, parmi lequels se trouvent peut-être quelques uns des “Black Panthers” arrêtés dans les années 70 et qui n’ont jamais été jugés.

Néammoins la chose est en un sens fascinante : comment annihiler une personne sans la tuer ? En créant un concept nouveau : l’homme immobilisé, pétrifié. En réalité, il n’est pas nouveau : il réactualise la vieille pratique médiévale d’emmurer les condamnés (pratique dont je doute quelque peu par ailleurs, du moins quant à sa fréquence, ne la trouvant mentionnée que dans des textes modernes anti-cléricaux qui ressassent la légende noire de l’Inquisition).

Quand on pendait un voleur au Moyen-Âge, on l’envoyait vivre dans l’autre monde : le juge le croyait, le bourreau le croyait et le condamné le croyait à qui on fournissait sacrements et confesseur pour qu’il y parvînt en état de grâce. Si paradoxal que cela puisse paraître aux mentalités actuelles, il y avait là une charité et un respect de la liberté (que l’on plaçait dans l’espace qui sépare l’homme de son créateur et dans lequel la justice ne s’aventurait pas).
Les condamnés parisiens, partant de la prison du Châtelet, remontait la rue St-Denis tels le même vers son martyr, vers le gibet de Montfaucon. Il y avait sur le parcours un couvent dont les religieuses avaient pour office d'offrir une collation aux condamnés et leurs gardiens. On prétend que si une jeune fille sur le parcours demandait un des malheureux en mariage, il était immédiatement libéré pour pouvoir l’épouser.
Gilles de Rais marchant à son supplice pria pour le salut de l’âme de ses compagnons et dans toute la ville de Nantes, ceux qui était venus le voir mourir pleurèrent dans les rues. Les pères, dit-on, fouettèrent leurs enfants pour qu’ils n’oublient jamais ce jour-là. Pédagogie d’un autre âge. Le nôtre ne fouette plus les enfants ni ne pleure dans les rues à entendre les paroles édifiantes d’un sadique condamné à mort.

Dans “Surveiller et punir” Michel Foucault note que la justice au 19ème siècle commence à concevoir l’emprisonnement comme une rééducation. En plus de disposer des corps, on veut disposer des âmes. En pure perte, comme de juste, puisqu'à l’époque on ne savait déjà plus au juste ce que c’était qu’une âme. On se limitait donc à exalter le travail, la discipline et la vertu, ce qui, quand on a été condamné à dépérir plusieurs années dans un trou à rats, ne constitue pas exactement le discours auquel on sera le plus réceptif. Allait-on vraiment régénérer un Oscar Wilde en le faisant suer des jours durant à faire tourner un moulin inutile à la force des jambes? Je suppose que c’est à cet époque que l’on a commencé à appeler les prisons “pénitenciers” (quel programme!). Encore Wilde en a-t-il ramené son plus beau texte. Ce n’était probablement pas comme ça que ses bourreaux concevaient sa “rédemption”. Et pourtant...

Zacarias Moussaoui n’aura pas à faire tourner de moulin. Il est en ce moment même placé dans un bloc de béton. Les quelques meubles qui lui sont concédés sont des protubérences du même béton (coulé sans doute dans un moule spécial qui forme en un instant la pièce, la table, le tabouret, l’évier et la douche).
Des velléités éducatives (ou rédemptrices) du 19ème siècle ne subsiste plus qu’une petite télévision diffusant des programmes dont je serais curieux de connaitre la teneur, et qui ressemble plus à un clin d’oeil nostalgique de l’administration pénitentiaire qu’à une tentative d’éduquer le prisonnier (ce qui du reste n’aurait pas grand sens car s’il doit ne plus jamais sortir de ce sarcophage on voit mal en vue de quoi il faudrait l’éduquer).

Pas de violence, pas d’affrontement surtout qui supposerait que l’on concède encore au condamné une capacité à s’affronter au système. Tout doit rester technique et irréprochablement hygiénique (je suis persuadé que la cellule de Zacaria Moussaoui sera désinfectée deux fois par semaine).

Le contrôle est complet. L’intégrité physique de Moussaoui ne sera pas mise en péril. Sa vie non plus. Les bons tortionnaires savent préserver la vie de leurs victimes pour prolonger leurs souffrances. Il ne sera pas exécuté, il ne sera a priori pas battu, ni systématiquement ni gratuitement, à moins qu'il n'agresse un de ses gardes ce qui n'est pas à exclure si l'on songe que c'est là le dernier type de contact humain auquel il puisse prétendre. Il sera immobilisé et isolé jusqu’à la fin de sa pauvre vie ratée. L’humanisme et la férocité ont trouvé un compromis : on n’exécute plus, on ne torture plus. On fige.
Quand passeront-ils à la prochaine étape ? Celle où le condamné devra purger sa peine sanglé sur un lit et nourri jusqu’à la fin de ses jours par perfusions contenant des sédatifs ?

Parfois on applique malgré tout la peine de mort, on injecte une mort sourde et sournoise qui n’inspirera pas de répulsion aux membres de la famille de la victime venus assister au spectacle (ça les soulage vraiment ?!). Il y a un risque minime, en effet, au spectacle d’une paire d’yeux qu’un courant électrique fait sortir d’un crâne qui se carbonise, de passer de la répulsion à une forme certe abâtardie mais réelle de compassion. Pas question de cela ici.

La mort doit rester abstraite et Zacarias Moussaoui devra disparaitre dans l’abstraction : annihilation parfaite, motivée et conduite par une haine glacée et scientifique. On n’envoie plus dans la mort, on envoie dans le non-être. On peut être mort. Moussaoui n’est plus.

Mais revenons à nos moutons.


CUL_DE_LAMPE