Cette histoire part en eau de quenouille au boudin.

Au début sont apparus un peu partout des portraits en noir et blanc d’une femme, plutôt belle il faut le dire, le visage souriant appuyé sur une main a demi fermée, décidée et volontaire mais encore assez sensuelle en dépit d’une maturité déjà affirmée. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’une couverture de magazine féminin proposant un dossier sur une femme de lettres, une avocate brillante, une femme politique en vogue, voire une crème antirides... n’eût été le format colossal de la photo et le fait qu’elle soit disposée sur la façade d’un bâtiment officiel.

Nous apprîmes donc l’existence d’une certaine Ingrid B, fille de très bonne famille colombienne ayant, comme souvent ses pairs, plus vécu parmi la jet-set européenne qu’en Amérique latine, jusqu’à ce qu’un accès du syndrome de La Pasionaria la pousse non seulement à aller faire de la politique en Colombie, ce qui est déjà en soi à peu près aussi vicieux que d’aller faire du trekking au Waziristan, mais la fasse de plus croire que pour avoir clamé au sénat de Bogota son horreur d’une corruption locale pourtant endémique elle pourrait se présenter la gueule enfarinée devant les guérilleros du cru et que ceux-ci allait lui faire une haie d’honneur avec leurs kalachnikov.

Et puis quoi encore ?

La malheureuse rejoignit donc la cohorte, ou plutôt les cinq cohortes soit environ quatre mille personnes aujourd’hui détenues en Colombie par des groupes aux motivations politiques nettement plus obscures que leurs motivations économiques.

Il se trouve que la belle a été mariée il y a déjà longtemps avec un citoyen français ce qui lui a permis d’obtenir la nationalité de son époux. Voilà comment depuis quelques années, sans que l’on sache si cela est dû à l’activisme de sa famille qui remue (fort légitimement) ciel et terre pour la sauver, ou à un désir forcené de nos dirigeants politiques de passer pour des héros, il semble que l’obtention de la libération d’Ingrid B, citoyenne française victime de forces obscures, soit devenue le chrême qui permettrait le sacre de ces dirigeants devant une opinion publique sensible à ce doux visage et à ce délicieux prénom, suédois et donc porteur d’une certaine charge érotique.
Encore Ingrid aux traits si délicats a-t-elle  la chance de porter le seul patronyme ibérique à consonance française (1) qu’elle partage avec la célèbre titulaire d’une grosse fortune obtenue dans l’industrie cosmétique ce qui rajoute encore au glamour qui la sauve de l’oubli. Je soupçonne en effet que  l’opinion hexagonale eût été plus rétive à admettre qu’Ingrid Bétancourt le valait bien si elle s’était appelée Carmen Gonzalez.

Un chef de gouvernement français, fils lui aussi de très bonne famille et diplomate un temps pacifiste et prestigieux, dont le patronyme nous avait des remugles de glorieuses épopées de serviteurs du royaume, s’y était déjà essayé. Mais l’opération fut montée avec une rigueur comparable à celle qui avait présidé au sabotage du Rainbow Warrior. Elle échoua donc piteusement : on avait en effet oublié de prévenir  le gouvernement et ses services “secrets”que, même au fin fond de l’Amazonie, le Brésil est un pays souverain qui n’apprécie pas que l’on viole son espace aérien, fût-ce pour une bonne cause made in France.

Impatient, n’en doutons pas, de réussir là où son rival abhorré avait échoué, le nouveau président testostéroné de la république plus ou moins françoise, M. Sarko(me de kapo)zy semble aujourd’hui avoir fait d’Ingrid B le trophée manquant à sa riche collection qui comporte déjà des infirmière bulgares ramenées en grande pompe de tripolitaine et des hôtesses de l’air espagnoles arrachées au griffes des barbares des grands déserts.

Gesticulant comme à son habitude (ce qui n’est pourtant pas recommandé pour mener à bien des négociations aussi délicates) le président est même parvenu à introduire un nouveau clown dans ce cirque infâme et grotesque. Un tonitruant caudillo marxisto-messianiste qui dirige un pays voisin de celui où Ingrid B est, semble-t-il, détenue est donc venu livrer l’intermède burlesque indispensable à toute chanson de geste. Ce caudillo a d’ailleurs fini par tant tonitruer que le président colombien (dont il faut rappeler qu’en plus de l’agitation internationale et des guérilleros d’extrême-gauche il doit compter avec ses amis anciens miliciens d’extrême-droite qui ne demandent qu’à reprendre les armes qu’il a réussi à leur faire lâcher) a fini par le foutre dehors avec pertes et fracas.

C’est à ce moment que sont apparues les “preuves de vie” sous forme de vidéo puis de photos largement diffusées. À notre époque dominée par le bidouillage numérique je comprends de moins en moins comment une image ou un film peuvent être considérés comme des preuves de quoi que ce soit, mais enfin admettons dans le cas qui nous occupe qu’une certaine personne soit encore à l’heure actuelle prisonnière dans une jungle lointaine.

Il est vrai que le visage d’Ingrid en noir et blanc tel qu’il apparaissait sur les façades de plusieurs mairies de France, si séduisant fût-il, commençait à lasser : en communication, il faut savoir décliner c’est à dire renouveler la forme sans modifier le fond, c’est essentiel.

On a donc présenté la photo d’une femme marquée par l’épreuve, que d’aucun prétendent enchaînée quand d’autres voient autour de son poignet droit un chapelet, avec un détail qui parfait l’ensemble : une interminable chevelure nouée en queue de cheval et décrivant une courbe gracieuse qui, partant de la nuque, franchit l’épaule gauche et s’épand sur le torse et l’abdomen. En plus du regard baissé et des mains jointes sur un chapelet, cela lui donne l’aspect d’une princesse médiévale de conte de fées attendant qu’un chevalier vienne la délivrer dans son donjon gardé par un dragon.
La communication politique spécialisée dans les otages est manifestement encore balbutiante mais je ne doute pas que la prochaine française séquestrée dans la jungle pour la gloriole de nos dirigeants le sera en Indonésie afin que la photo, outre la jungle obscure, puisse comporter quelques varans en manière de dragons. Dans le pire des cas on en sera à fomenter et armer un quelconque groupuscule indépendantiste dans l’île de Komodo.

Pour en rajouter dans la mystique politique larmoyante, la belle princesse écrit dans la jungle des lettres où en plus d’en appeler à Dieu ce qui me parait très sensé, elle lance des tirades pathétiques sur la France éternelle et bienveillante ce qui, en revanche, me paraît un redoutable symptôme de fièvre tropicale.

C’est normalement, je le suppose, à ce stade de la pièce que le chevalier de Sarko(me de Kapo)zy aurait dû surgir au secours de la princesse sur ses 160 chevaux.

Mais finalement le jeune premier nous fait faux bond et préfère aller au château de la belle au bois dormant avec une quelconque salope transalpine. C’est moins loin et moins risqué que les contreforts des Andes et on peut toujours croire qu’un acteur déguisé en Mickey est moins dangereux qu’un guérillero marxiste.

Non, décidément, je ne suis pas sûr de rester jusqu’à la fin d’un spectacle aussi mal écrit : ce final part en quenouille et j’ai l’impression qu’Ingrid B va passer un noël de plus dans la jungle.

Du moins si elle existe vraiment car curieusement sur cette liste des otages (alors que le site est indiqué en lien sur un de ses comités de soutien) apparaît un Javier Betancourt mais aucune Ingrid.

Libérons nos moutons !

(1) Le nom “Bétancourt”, très répandu dans la péninsule ibérique et en Amérique latine, provient de Jean de Béthencourt, gentilhomme normand qui conquît au 15ème siècle les îles Canaries avant de les remettre à la couronne de Castille.

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