Je vous fais le coup de la panne. Il fallait que ça arrive un jour ou l’autre.

En général j’arrive toujours à trouver le temps et l’énergie pour concocter un billet, même court, rapidement, sur un coin de table, pendant que les pâtes cuisent ou que ma compagne regarde le journal télévisé.
Mais aujourd’hui rien.  Ça doit être la chaleur : l’air est pesant, le ventilateur arrive à peine à le remuer et le bourdonnement de son moteur achève de nous avachir.

J’ai donc cherché l’inspiration. Dans la blogosphère (quelle idée!). J’y ai bien vu que les blogs sérieux qui publient avec une régularité d’horloge sont le fait de gens également sérieux qui travaillent dans des bureaux climatisés (vous me pardonnerez donc mon manque d’inspiration, moi qui n’ai qu’un petit ventilateur). On y parle de politique souvent, des angoisses qui taraudent l’électeur, ça distrait. C’est même parfois émouvant la quantité de solutions qui existent pour que le monde soit riche et heureux.

J’ai parcouru d’innombrables billets à la syntaxe plus ou moins douteuse.

J’ai lu toutes sortes d’opinions sur certain coup de sang d’un sportif célèbre.

J'ai vu des dizaines de photos de voyages mal cadrées sur lesquelles apparait leur auteur, à contre-jour, souriant voire faisant le "v" de la victoire avec l'index et le majeur levés, devant un monument plus ou moins connu et accompagné d’une légende du type “moi devant le monument” (on s’en serait douté!).

J’ai consulté des recettes de cuisine et des conseils pratiques pour le point de croix et le tricot, publiés avec un enthousiasme désarmant, entre deux photos de bambins bien nourris qui s'ébattent sur la pelouse d'un pavillon de banlieue,  par des mères de familles qui tentent grâce au blog de transformer leur activité en une aventure au long de laquelle la queue à la caisse de l’hypermarché confine à l’épique, et les réunions de parents d'élèves à l'épopée.

J’ai trouvé des confessions intimes de jeunes gens tourmentés, comme l’exige leur âge, par des problèmes inexistants sans qu’ils se rendent compte que la platitude de leur écriture, comme de leurs pensées et de leurs émotions, est bien leur seul réel problème.

J’ai évité les photos de dizaines de collectionneurs de voitures anciennes, distributeurs de bonbons “Pez” à tête de Mickey, boules à neige et colifichets aztèques ou dogons.

J’ai contourné, sceptique, d’interminables considérations sur la symbolique de la Guerre des Étoiles ou du Seigneur des Anneaux.

J’ai assisté à des foires d’empoigne parfois fort violentes provoquées par la nécessité absurde de désigner les bons et les méchants dans certains conflits du moment.

J’ai considéré la vie quotidienne de toutes sortes de groupes, communautés et associations dans des messages aussi prolixes sur les états d’âmes de leurs membres que succints sur l’activité du groupe.

J’ai appris toute sorte de choses sur la vie quotidienne d'étudiants qui réalisent des inventaires complaisants des produits qu’ils achètent et des fêtes auxquelles on les invitent, sans qu’on n’apprenne jamais, au long de leurs billets, ce qu’ils étudient exactement.

J’ai survolé des indications profuses sur la technologie et ses évolutions (ce sont là, dit-on, des blogs très prisés) ainsi que des blogs traitant d’autres blogs ce qui, à commencer de la sorte à tourner en rond, finira par justifier pleinement l’expression “blogosphère” qu'on finira même peut-être par appeler "blogobulle".

J’ai lu des complaintes amoureuses qui ne différaient en rien de toutes celles que les adolescent écrivent depuis que l’amour existe, c'est à dire depuis assez longtemps.

J’ai arpenté, enfin, ce vaste bazar où chacun se présente en appelant le passant pour qu’il vienne contempler son insignifiance comme les portiers en uniformes des peep-show de la place Pigalle vous invitent à entrer pour assister aux contorsions de leurs girls ("voici mon blog qui parle de moi, laissez des commentaires").

Ça m’a fait l’effet d’une grande mare couverte de nénuphars sur chacun desquels un crapaud croasserait sans relâche : “blog!... blooog!... blog!... bloooog!... blog!...”

Mais je n’ai pas trouvé d’inspiration, ni même le courage de développer quelques unes de mes notes.
Quoique. On dirait bien que j’ai réussi à écrire un billet, somme toute.

Voici donc quelques croassements supplémentaires au milieu de tout ce tintamarre.

Mais revenons á nos moutons.


crapaud