P_KIN_2008



Le ciel et la terre n'ont point d'affection particulière.
Ils regardent toutes les créatures comme le chien2 de paille (du sacrifice).

Le saint homme n'a point d'affection particulière ;
il regarde tout le peuple comme le chien de paille (du sacrifice).

Tao te King
Ch. 5, traduction de Stanislas Julien



Certains blogs se font dernièrement l’écho d’un appel de M. Robert Ménard de Reporters sans Frontières, que je confonds toujours avec M. Bob Denard de Mercenaires sans fontières, à moins qu’il ne s’agisse encore d’autres parmi les dizaines de “sans fontières” et c’est à se demander à quoi donc servent ces dernières, à réclamer plus de “droits de l’homme” en Chine à l’occasion de l’organisation par ce pays des Jeux Olympiques de l'année prochaine.

Je sens qu’on va encore m’accuser de faire de l’ironie facile mais il y a des fois où, même avec la meilleure volonté du monde, je n’arrive pas à faire de l’ironie difficile.

À dire la vérité les réclamations au pouvoir chinois risquent fort de se faire sotto voce puisque, selon le communiqué de RSF : “Il n’est pas question de gâcher la fête, ni de prendre en otages les JO.” C’est dommage car l’efficacité de la campagne s’en trouverait grandement augmentée, outre le plaisir personnel que j’éprouverais à voir cette prétendue fête prise en otage et, rêvons un peu, exécutée par ses ravisseurs.

En quoi donc vont alors consister les pressions exercées sur le pouvoir chinois ? En réalité il n'y aura pas de pressions. En partie, je suppose, parce que l’empire chinois, du haut de ces cinq mille ans de civilisation pas particulièrement humaniste possède une rare capacité à ignorer les activistes occidentaux.

Figurez-vous qu’il s’agirait de faire pression sur le Comité International Olympique pour que celui-ci, à son tour fasse pression sur les autorités chinoises. Je ne risque pas grand chose à supputer que ces pressions, à supposer qu'il les exerce ce qui me parait douteux, auront un effet comparable à celles exercées par le poids d'une mouche sur la peau d'un éléphant.

J’apprends que la Charte olympique stipule que le sport doit être mis "au service du développement harmonieux de l’homme, en vue d’encourager l’établissement d’une société pacifique, soucieuse de préserver la dignité humaine".
À mon avis, une société soucieuse de préserver la dignité humaine devrait surtout avoir à cœur d’interdire le sport de haut niveau afin que l’on ne voit plus jamais de gamines de 14 ans soumises parfois jusque dans leurs lits à des coaches sadiques qui feraient passer des stages d’entrainement de commandos anti-guerilla pour d’aimables sessions de relaxation, ni des malheureux crever à cinquante ans avec la moitié des organes pourris par tous les poisons qu’on leur a injectés afin de raccourcir de deux dixièmes de seconde leur ascension cycliste d'un quelconque col pyrénéen, et je passe sur les ex-nageuses est-allemandes transformées à leur insu en bûcherons canadiens.

Je suppose que toute la tactique consistera à mettre le CIO devant cette contradiction qu’il ne peut proclamer d’aussi nobles principes tout en confiant l’organisation de ses sauteries planétaires à des régimes qui ne respectent pas les droits de l’homme. Mais outre le fait que le CIO a déjà amplement démontré qu’il était capable de désigner Moscou en 1980 ou Berlin en 1936, outre la très haute probabilité qu’en réalité il se foute éperdument des droits de l’homme (le passé politique de Samaranch, aristocrate catalan dégénéré et mouillé jusqu’au goitre dans les bourbiers de Franco ne parle guère en sa faveur), il faudra tout de même se résigner à admettre que ses grandes déclarations idéologiques ne servent qu’à lui assurer le soutien (financier, évidemment) des nations les plus riches et dans lesquelles les populations sont les mieux équipées pour fournir le troupeau de téléspectateurs-consommateurs qui justifie l’investissement colossal autant qu’absurde que représentent ces jeux.

“Pas de Jeux olympiques sans démocratie !” est donc la proclamation altière de Reporters sans Frontières. C’est un tort en vérité. Le spectacle des jeux, de cette jeunesse concentrée dans des stades pour y agiter des drapeaux parmi les torchères en manifestant bruyamment le plus abject chauvinisme devrait au contraire n'être confié qu’aux dictatures les plus implacables, seuls régimes possédant la pratique de ces mise en scènes répugnantes.
Au reste je ne vois absolument pas ce qu’il peut y avoir de commun entre la démocratie et le sport si ce n’est peut-être ce matérialisme qui, ayant réduit la nature humaine à sa dimension physique et mécanique, ne peut plus proposer en fait de transcendance et de  dépassement de soi que l’enrichissement personnel ou, dans le cas qui nous occupe, la recherche effrénée de performances physiques n’ayant pour but qu’elle-mêmes.

Je propose donc que les jeux de 2016 soient attribués à la Corée du Nord, ceux de 2020 à la Birmanie et ceux de 2024 à la Guinée Équatoriale.

Mais reprenons l’entrainement de nos moutons.