Cette tarte à la crème que des pacifistes exaltés nous écrasent régulièrement sur le visage commence à devenir sérieusement aigre. Sous prétexte que, depuis quelques siècles, certains représentants de certaine culture (devinez laquelle!), arrivés au bord du fossé qui les séparait de la culture d’à-côté, se sont cru permis voire obligés d’y disposer des mortiers de 12 mm pour pilonner ceux d’en face, on nous dit aujourd’hui que le dit-fossé devra être comblé pour que nous puissions nous précipiter sur l’autre bord y récolter force embrassades et autres mamours universalistes pour boy-scouts attardés. C’est détestable. D’autant qu’honnêtement il y a entre certaines “cultures” (appelons-les comme cela pour plus de commodité) et la mienne ou ce qu’il en reste, des fossés que je souhaite les plus profonds et larges possibles.

Accéder à une autre culture, ça se mérite. Il faut identifier les habitudes de pensée qui conditionnent notre perception du monde, puis s’en défaire pour comprendre (pas forcément adopter mais du moins comprendre) les habitudes de pensée d’en face. Il faut peiner sur des conjugaisons apparement absurdes, découvrir douloureusement que vos bonnes intentions ne sont pas interprétées comme telles parce que vous avez tendu la main droite au lieu de l’oreille gauche, vivre avec des gens qui ne comprennent pas que vous vous préoccupiez du lendemain ni que le surlendemain vous laisse indifférent... C’est un apprentissage long, d’autant plus long que la culture d’en face parait éloignée,  et difficile. Cela exige de l’humilité, de la lucidité, et un certain dépouillement de soi ou du moins des habitudes de soi. Et rien de mieux qu’un fossé culturel, large et profond dans lequel il faudra péniblement descendre pour ensuite escalader le versant opposé, pour vous permettre de le mener à bien, si tant est que vous en soyez capable mais du moins serez-vous en fin de compte fixés sur ce dernier point.
Au terme de cet effort vous n'aurez certe pas "rapproché les cultures" mais vous aurez approché l'une d'entre elle ce qui est déjà beaucoup.

Que les contacts culturels aient souvent existé sous forme belliqueuse, j’en conviens. Mais il faut la maturité d’un adolescent mal élevé pour penser que le meilleur moyen d’éviter les chocs entre cultures est de ne plus en avoir qu’une seule. Il s’y sont attelés pourtant, avec cet expansionnisme sentimental et brutal qui les caractérise. On aurait pu espérer qu’ils se dédient simplement à vivre et approfondir leur culture en laissant leurs voisins en paix mais décidément le messianisme intransigeant est la marque de notre époque comme l’incapacité à considérer les nuances et les demi-mesures est celle des adolescents.

Les illuminés qui pronent le dialogue des cultures sont rarement ceux qui ont pénétré toutes les richesses de la leur. Quant à ceux qui s’y essayent, ils s’en trouvent beaucoup trop occupés pour aller combler des fossés de quelque nature soient-ils. Ce sont pourtant ces derniers qui, au terme de leur ascèse, pourraient éventuellement trouver des points de jonction. Il nous reste à espérer que certains y parviennent.
Mais pour l’heure ce sont les incultes qui proposent de rapprocher les cultures et on imagine dans quel état elles se trouveront quand on aura réussi le rapprochement : quelque chose me dit que les fossés qui les séparent ne pourront être comblés qu’avec leurs débris comme des gravats servent à combler les trous dans un mur...

Car on sait déjà comment ça se passe : l’une des cultures concernées, ou plutôt la seule concernée puisqu’une idée aussi tordue ne pouvait apparaitre qu’au sein de celle-là même qui oscille constamment entre le mortier de 12 et les droits de l’homme, entreprend de répandre de par le monde ses éléments les plus aculturés, qui sont nombreux pour ne pas dire la majorité, lesquels procédent à une déculturation générale au terme de laquelle se retrouvent effectivement proches les uns des autres, empilés en désordre au fond d’un abîme de bassesse, d’ignorance et de bêtise, des débris de culture appelés vulgairement “tourisme” (tant pis s’il est sexuel, c’est un contact comme un autre), “fusion”, “worldmusic”,etc. Les missionnaires pacifistes vomis par l’occident ne conçoivent le rapprochement des peuples que sur un terrain : le leur. J’en ai déjà parlé.

Lisez cette page : c’est un chef d’oeuvre de langue de bois. Les thuriféraires du mondialisme y annoncent un développement des “cultures du sud” (n’étaient-elle donc pas déjà développées? seraient-ils donc aussi “primitifs” qu’on le prétendaient à une certaine époque?) qui devront trouver leurs “propres voies” vers... la culture occidentale moderne (évidemment) qu'on trouve ici assimilée au développement économique ce qui est pour le moins significatif.
Au terme de cette “évolution” le dialogue est possible, certe, puisqu’il n’y a plus qu’une culture si tant est qu’on puisse encore l’appeler ainsi.
Les ignorants avides et ravis s’échangent alors des objets d’art que plus personne ne comprend, on mange du gigot de yak dans les restaurants de Johannesburg et de la tsampa tibétaine assaisonnée au sushi pygmée à Boise, Idaho. Le fond musical du restaurant propose un pod-cast de techno-fusion trip-hop mélée de hard-trash-flamenco, interprétée par des choeurs de bergers masai sur remix house de chant grégorien.

On n’étudie plus les cultures du monde, on les gobe. Goulument. Leurs scories, tout du moins. J’ai encore le vague espoir que leur noyau ait pu se retirer à temps. On pourra en avoir besoin.

Mais revenons à nos moutons.

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